STUPID SLAVE


Image 1: publicité « Be Stupid », Diesel. Paris, février 2010
Image 2: video, Robert Filliou  » l’esclave », 1977


En appelant à une attitude « stupide » (« BE STUPID »), Diesel singe « l’ironie improductive » des « One Minute Sculptures » (gestes emplis de dérision et de non sens) de l’artiste autrichien Erwin Wurm. En suivant les recommandations de la campagne de publicité, les protagonistes jeunes, « cool » et « fashion » des images deviennent avec leurs attitudes « décalées » de sympathiques agents provocateurs au service de l’image de marque de Diesel, esclaves de son image.


Image 1: publicité « Be Stupid », Diesel. 2010
Image 2: « me, as one minute sculpture by erwin wurm » by Koelk, Flickr.




Image 1: publicité « Be Stupid », Diesel. 2010
Image 2: Freud’s ass, 2004. Fauteuil poire avec instruction dessinée. photo
Image 3: Erwin Wurm, Freud’s ass, 2004. dessin.

extrait de l’exposition de Erwin Wurm, Désespéré / Desperate à la galerie de l’UQAM, Montréal, 2008


Ce n’est pas la première fois que l’humour absurde des « One Minute Sculptures » de Wurm (qui datent tout de même pour les premières de 1988!) retiennent l’attention des publicitaires, voir des groupes de rock (cf. le billet du 28 janvier 2009 « ONE MINUTE QUICK« ). Mais il faut encore insister afin d’expliquer ce qui sépare les deux attitudes.  L’excellent livre de Jean-Yves Jouannais « Artistes sans oeuvres (I would prefer not to) » (ed. Verticales, 2009) consacre un chapitre à ces artistes qui ont revendiqués depuis le XIXe  et plus particulièrement depuis les avant-gardes (voir le « Stupid Group » fondé à Cologne en 1920) une attitude stupide (ch. 5 « L’abstention de l’idiot »). Artistes dont Wurm avec les modes d’emploi (cf. dessin ci-dessus) de ses « sculptures » pourrait-être un des descendants.

L’artiste de la modernité , c’est l’idiot, c’est celui qui, étymologiquement n’existe qu’en lui-même, « idiotes, idiot, signifie simple, particulier, unique (…) » (Clément Rosset, Le Réel: traité de l’idiotie), c’est celui qui apparaît singulier, se démarque parfois  jusqu’à la déraison. Enfin, par analogie ethnographique, c’est le « briseur d’interdits ». Hors en affichant comme mot d’ordre « Be stupid », Diesel invite à faire de cette singularité une attitude démonstrative et photogénique. L’idée de Diesel trouve visuellement un écho chez Wurm ou Fluxus (entre autre) mais ici  l’accroche appelle la posture plus proche du « Flash mob » ou des videos gag post jackass qui abondent sur youtube et autres sites de partage de vidéos. Le résultat visible, le « regardez, je l’ai fait! » compte plus que l’acte qui engage. Il y a un sérieux en définitive chez Diesel (le casting top model, les vêtements fashion, la typo bold aux couleurs acidulées, le soin de la photo (il y a un vrai éclairage cinéma derrière ces actions improvisées), loin de l’activisme anarchisant des références artistiques convoqués.





Image 1: publicité « Be Stupid », Diesel. 2010
Image 2 & 3: « No pants subway ride », New York, 2008, Flickr.
Image 4: commentaires sur Flickr

C.R.E.A.M says: « I don’t wanna be offensive, but only american people can be so stupid to do something like that… »
Charles.J.R says: « heeey, I’m swiss and I would totally go to ny to be a part of that :) so there are definitely other nationalities stupid enough to do this. »


L’autre paradoxe c’est que l’art, notamment celui se voulant subversif par rapport à une société bourgeoise, devient une référence déclarée pour les marques de mode (à la mode). Ainsi sur le site internet de Diesel qui accompagne la campagne on trouve cette invitation: « Faites-vous quelque chose de particulièrement stupide en ce moment… comme commencer un groupe de musique, construire une cabane ou créer une installation artistique?  » Si oui, vous avez l’opportunité de figurer dans le catalogue de la collection Diesel 2010 et d’être relayé sur les médias sociaux afin de démontrer « votre stupidité au monde ».
Là-aussi, il faut lire Jouannais: « L’intérêt de l’idiotie ne réside pas dans le spectacle qu’elle donne d’elle-même, lequel ne sait qu’affliger. Il consiste plutôt en l’espèce de poudre volatile qu’elle abandonne sur le carreau: débris pulvérulents, toxiques, produits de son carnage déraisonnable. (…) Là où l’oeuvre sérieuse, pompière, aspirant à intimider, n’existe que dès qu’on la considère, l’oeuvre idiote ne vaut que par ce qu’elle déconsidère. Là où la première est dans l’effet, qui veut se faire reconnaître, l’autre prend consistance que dans le ricochet, pour mieux s’effacer l’effet atteint. » (page 128)



Image 1: site web Diesel, « ARE YOU STUPID? »
Image 2: George Maciunas, «Fluxus Manifesto», 1963 – 1970. Lien « History of our world ».


Erwin Wurm a titré son exposition dans les galeries de l’UQAm à Montréal en 2008 « Désepéré / Desesperate ». Et la première oeuvre de l’exposition était un autoportait à genou un citron dans les dents, Il semble s’y repentir, comme le présume Nicolas Mavrikakis, « de je ne sais quelles fautes (péché d’orgueil?) ». Peut-être faut-il y voir un acte de contricion, son oeuvre lui échappe (voir le site de sa galerie et ses dernières sculptures en bronze de 3m de haut) et fait campagne, elle devient le support visuel de stratégie marketing ciblée, le diable la saisit, ne reste que l’exorcisme à la manière de…!

image: Erwin Wurm, The Artist Begging for Mercy, 2002. Epreuve original, photographie numérique couleur, 20 x 30 cm.


Enfin, voici peut-être grâce à Robert Filliou, la formule magique qui pourrait sauver Wurm (parmis bien d’autres artistes très productifs…) et une contribution au livre de Jean-Yves Jouannais:

LE SECRET DE LA CREATION PERMANENTE ABSOLUE
(tel qu’il fut présenté au public du Café au Go-Go, N.Y., 8 février 1965) :

Moi, m’adressant au public : “mon nom est Filliou, donc le titre de mon poème est :
Le Filliou idéal
C’est un poème-action et je vais le présenter :
ne rien décider
ne rien choisir
ne rien vouloir
ne rien posséder
conscient de soi
pleinement éveillé
TRANQUILLEMENT ASSIS
SANS RIEN FAIRE”.
(Puis je me suis assis en tailleur sur la scène, immobile et silencieux.)



2 Responses to “STUPID SLAVE”

  1. jean dit :

    Il y a un peu de Thierry Théolier dans cette campagne aussi.

  2. olivier roubert dit :

    Au vue de la bio de T.Théolier sur son site (un artiste « sans oeuvres » mais super actif de la « loose ») oui vous avez sans doutes raisons.

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