"Le Contre-Ciel"




Le Contre-Ciel

L’exposition de Loris Gréaud au Palais de Tokyo s’achève samedi,
mais pas le centenaire de la naissance de René Daumal.

Ici-bas

DERNIERES PAROLES
DU POETE (extrait)
Le Contre Ciel, 1936

D’un fruit qu’on laisse pourrir à  terre, il peut encore sortir
un nouvel arbre. De cet arbre, des fruits nouveaux par centaines.

Mais si le poème est un fruit, le poète n’est pas un arbre. Il vous
demande de prendre ses paroles et de les manger sur-le-champ.
Car il ne peut, à  lui tout seul, produire son fruit. Il faut être deux
pour faire un poème. Celui qui parle est le père, celui qui écoute
est la mère, le poème est leur enfant. Le poème qui n’est pas écouté
est une semence perdue. Ou encore : celui qui parle est la mère,
le poème est l’oeuf et celui qui écoute est fécondateur de l’oeuf.
Le poème qui n’est pas écouté devient un oeuf pourri.

C’est à  cela que songeait, dans sa prison, un poète condamné à  mort.
C’était dans un petit pays qui venait d’être envahi par les armées
d’un conquérant. On avait arrêté le poète parce que, dans une chanson
qu’il chantait sur les routes, il avait comparé la tristesse qui rongeait
jusqu’à  l’os la chair de son corps aux fumées meurtrières
qui avaient brûlé jusqu’au roc la terre de son village (…)

René Daumal


Le Mont Analogue, roman posthume et inachevé dépasse les ambitions de Gréaud (pourtant…) de faire se rencontrer de multiples couches de savoirs, d’échelles, de genres, c’est un roman initiatique et un atelier en somme (comme Gréaud) dans la mesure ou il reste inachevé. Il vous en coutera 6 euros (le prix du billet d’entrée à  l’exposition), et une lecture inépuisable.

Voici la première page du roman que je dédie à  LG:

Le commencement de tout ce que je vais raconter, ce fut une écriture inconnue sur une enveloppe. Il y avait dans ces traits de plume qui traçaient mon nom et l’adresse de la Revue des Fossiles, à  laquelle je collaborais et d’où l’on m’avait fait suivre la lettre, un mélange tournant de violence et de douceur; Derrière les questions que je me formulais sur l’expédition et le contenu possibles du message, un vague mais puissant pressentiment m’évoquait l’image du « pavé dans la mare aux grenouilles ». Et du fond l’aveu montait comme une bulle que ma vie était devenue bien stagnante, ces derniers temps. Aussi, quand j’ouvris la lettre, je n’aurais su distinguer si elle me faisait l’effet d’une vivifiante bouffée d’air frais ou d’un désagréable courant d’air.

René Daumal

Leave a Reply