MAMAN & PAPA


La manière dont les médias (ici « le Monde ») nous ont relatés et retranscrits le fait divers tragique de la jeune femme séquestrée dans un réduit en Autriche par son père dont elle a eu sept enfants, devenait, avec le peu d’information et le peu d’image disponible, le support à  toutes les projections imaginaires. Un conte cruel issu de la littérature enfantine (avec ses ogres, ses réduits sombres, sa princesse retenue prisonnière…).

La véracité des preuves et leur interprétation dans un cas aussi atroce et aussi « familier » (si l’on pense aux objets qui l’entouraient au quotidien) prend même une connotation particulière. N’est-on pas amené à  sur-interpréter les quelques signes?
Dans la photographie du lieu-dit, certainement d’origine policière, publiée dans le Monde pour accompagner la dépêche de l’agence France Presse, l’autocollant collé sur le mur de la douche de la pieuvre noire à  la tentacule dressée retient l’attention. Cet animal ici, devient le miroir du bourreau (le père) et la tentacule, le symbole du piège dans lequel la jeune femme fut retenue.

Cette pieuvre fait écho aujourd’hui à  une autre image chargée elle aussi d’un très puissant ressort psychanalytique, l’araignée de Louise Bourgeois intitulé « Maman » exposée dans les jardins des Tuileries à  Paris le temps de la rétrospective que lui consacre le Centre Georges Pompidou.


lien Flickr, groupe « Maman »

Et pour poursuivre le parallèle, l’exposition de Louise Bourgeois avec ses « cellules », « femmes-maison », « destruction du père », « chambre rouge »… n’est-elle pas un parfait exutoire à  la situation vécue par Elisabeth Fritzl? Au vu de cette actualité croisée, la jeune femme ne devient-elle pas aussi dépositaire de l’œuvre de l’artiste?:

« La souffrance est le sujet qui m’occupe. Donner sens et forme à  la frustration et à  la souffrance. Ce qui arrive à  mon corps doit se traduire dans une forme abstraite. Alors on pourrait dire que la souffrance est la rançon du formalisme. » LB

Plus, cela pose la question du poids autobiographique et traumatique qui pèse dans la lecture que l’on a de l’œuvre de Louise Bourgeois. En lisant le très bon article de Lorraine Duménil et Agnès Lepicard dans le dernier numero de la revue Art 21 intitulé « Abus d’enfance », j’ai compris ce qui m’avait gêné lors de ma visite, j’étais à  mon corps défendant dépendant de cette lecture « imposée » et je trouvais certaines œuvres faibles ou anecdotiques au regard de ce qu’elles étaient sensées incarner comme trauma individuel. Pour tout dire, ce poids autobiographique me semble aujourd’hui, alors que se croise l’exposition et le fait divers, plus supportable avec cette idée que l’auteur de cette œuvre troublante est Elisabeth Fritzl. Tout au moins cela me semble pour la jeune femme un des meilleurs avenirs possibles pour lui permettre de surmonter son passé, et l’illustration de l’une des fonctions essentielles de l’art, la projection de nos traumatismes dans une réalisation formelle émancipatrice. Enfin, pour Louise Bourgeois cela devient la preuve que son œuvre dépasse la seule identification à  son histoire personnelle mais fait bien figure de catharsis universelle.

Pour conclure, la fin de la dépêche AFP du Monde pourrait avoir valeur de morale et elle est terriblement instructive sur l’imaginaire véhiculé par la télévision. Dans la description qui est faite de la prison, il est fait allusion à  trois éléments présentés comme ceci: « des sanitaires, une kitchenette et une télévision ». Cette dernière, la seule « fenêtre », était certainement l’ objet de toutes les attentions et de toutes les projections fantasmatiques sur le monde « extérieur ». Est-ce cet imaginaire qui fait dire à  l’enfant, comme la réalisation d’un rêve très souvent désiré, je vais « enfin monter dans une vraie voiture »?. La simple réalité comme idéal.

Louise Bourgeois
“Spiral”
1994
Watercolor, ink, and color pencil on paper, 13 1/4 x 9 1/2 inches
Photo by Beth Phillips
Courtesy the Artist

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