LA PEAU DE L’OURS




Image 1: Publicité Ricoré « Devenez du matin », avenue de la porte de Chaumont, Paris, avril 2010.
Image 2: Tony Matelli, « Ancient Echo », 2002. Lien site de l’artiste.


Une publicité et trois expositions récentes me donnent l’occasion de revenir sur les liens qui unissent hommes et animaux.


Grizzly du matin, chagrin.

L’ animal privé de son « animalité », revêtu des attributs de notre humanité devient domestique et déprimé. Le fantôme esseulé de sa part animale plane, comme dans cette image publicitaire pour Ricoré.
Elias Canetti disait « Chaque fois que l’on regarde un animal avec attention, on a le sentiment qu’un homme y est caché et qu’il se paie notre tête. » (in Le territoire de l’homme) mais à condition, paradoxalement, de lui laisser son statut d’animal.

« Quelle frontière subsite entre humanité et bestialité (…)? » Question posée et développée par le musée des Arts Décoratifs dans la section « L’homme ou la bête » de son exposition « ANIMAL« .
« (…) l’animal travesti (en homme) se fait tirer le portrait pour les besoins mercantiles de la publicité où il singe nos préoccupations du moment; ces mises en scènes transforment une bestialité naturelle en sophistication aussi troublante qu’ambiguë.
L’Homme qui a déduit le « caractère » des animaux à partir de leur apparence ou de leur comportement les exploite dans une caricature. »

Pourtant les signes subsistent chez les artistes, anthropologues, historiens  de la nécessaire cohabitation de l’homme et de l’animal.  L’un étant l’indispensable révélateur de la condition de l’autre, (voir « L’animal que donc je suis » de Jacques Derrida, Galilée, 2006) .

Démonstration en quelques images avec  l’ours, ou plutôt avec sa peau et comment les hommes s’en parent pour convoquer et revêtir une  nudité « originelle ».





Image 2: Manteau noir en singe ébouriffé, vers 1969. Anonyme. Exposition « ANIMAL » Musée des Arts Décoratifs, Paris.
Image 3: Montreur d’ours, carte postale. Lien site, carte postale.

Depuis que l’homme se figure ou projette les images qui lui permettent d’appréhender sa part d’humanité, il s’est servi des animaux pour interpréter,  symboliser et étalonner sa propre identité.
Chamanisme, animisme, rite d’initiation, dans tous les cas, l’animal est le maître étalon, le double de l’homme, son frère (ennemi). Craint, respecté, exploité, anéanti, chéri, divinisé, l’animal hante l’homme, incarnant toutes les nuances du bien et du mal.

Plus la technique et le travail se sont imposés à l’homme pour faire face à son environnement, plus l’animal (à commencer par l’homme lui-même) a perdu en mystère et en « sauvagerie ». Plus l’animal a cédé de son espace vital au bénéfice des hommes et plus il est devenu objet d’amusement ou d’exhibition, perdant en sacré ce qu’il gagnait en « bestialité ».

Aujourd’hui il sert souvent aux hommes comme support exotique ou comme miroir caricatural de leur propre travers et défaut. La publicité, en particulier, utilise ce lien. De nombreuses campagnes mettent en scène des animaux pour éveiller notre bienveillance par le rire. D’autres, au contraire, se servent de la force du symbole profondément ancré en nous ou révèlent notre animalité.
L’ours n’échappe pas à ce destin. Roi des animaux de la préhistoire à l’antiquité jusqu’au Moyen-Age, puis craint et diabolisé, considéré comme trop proche de l’homme (dans ses attitudes, ses comportements) et donc dangereux, il est aujourd’hui sujet de raillerie, considéré comme gauche, balourd, gourmand ou grognon comme dans la publicité Ricoré.

Pourtant les signes subsistent chez les artistes, anthropologues, historiens  de la nécessaire cohabitation de l’homme et de l’animal.  L’un étant l’indispensable révélateur de la condition de l’autre, (voir « L’animal que donc je suis » de Jacques Derrida, Galilée, 2006) .

Démonstration en quelques images avec  l’ours, ou plutôt avec sa peau et comment les hommes s’en parent pour convoquer et revêtir une  nudité « originelle’.




Image 1: Échantillon de soie, 1885/1890, Fabrique de Picardie. Musée des Arts Décoratifs exposition ANIMAL
Image 2&3: « The Great Sleeping Bear », Eiko Ishizawa. 2007.

Le vêtement, la parure:

Yeux exorbités, canines découvertes, visage inquiétant imprimés sur un fragile échantillon de soie, ou au contraire doudou monstrueux, objet transitionnel chez l’artiste japonaise Eiko Ishizawa qui a transformé un sac de couchage en une peau d’ours, la gueule ouverte de l’animal laissant apparaître le visage du dormeur.
Les deux faces de l’ours sont tour à tour convoquées pour se revêtir élégamment de sa sauvagerie ou au contraire faire de son inquiétante étrangeté un cocon protecteur.





Image 1: Carnaval de La Vijanera, en Cantabrie, où l’Ours (el Oso) incarnation du mal, est tué chaque année. Source Wikipédia, article « Ours dans la culture« .
Image 2: « La règle du jeu » de Jean Renoir, 1939. Scène de la fête au château. youtube
Image 3&4: « Bill Benson, Lakeport Pomo, in Bear Doctor outfit ».Photographié vers 1931 par Roger Sturtevant. Collection California Ethnographic Field Photographs, Lien

Le vêtement, la transgression:

Là encore et dans des registres très différents, mais toujours en revêtant la peau de l’ours, on retrouve  la même fascination de l’homme pour le corps et la puissance de l’animal:

Folklorique et expiatoire dans les Pyrénées:

« Des chasses à l’ours très ritualisées ont lieu : un homme est revêtu de fourrures, le visage noirci ou masqué, il court les rues en donnant la chasse aux femmes, avec des simulacres sexuels très explicites, puis il est pris en chasse par des chasseurs et divers personnages aux masques et tenues également ritualisés, avant d’être mis à mort. La mort de l’ours n’est que provisoire, car chacun sait qu’il reviendra l’année suivante. » extrait wikipedia.

Festif et transgressif dans « La règle du jeu » de Jean Renoir:

« Drame gai » ou « fantaisie dramatique », pour reprendre l’expression du réalisateur, le film est une peinture de mœurs, à la fin des années 1930, de l’aristocratie et de la grande bourgeoisie ainsi que des domestiques qui les servaient. Jean Renoir porte sur le fonctionnement de cette société un regard hautement critique mais aussi résolument humaniste. (Wikipédia)

Ainsi le costume de l’ours porté durant la fête par Octave (qui fausse coïncidence, est joué par Renoir lui-même) semble l’accessoire indispensable pour donner à cette petite représentation théâtrale au chateau de la duchesse son caractère coquin et licencieux, l’ours esquissant sur la scène, une danse gauche en tentant de s’emparer de sa voisine. Coquasserie ensuite, Octave cherchant désespérément pendant toute la série d’intrigues et de courses poursuites qui suivront la représentation de trouver une main secourable qui voudra bien le débarraser de sa peau.

Rituel et pulsionnel avec les « Bear Doctors », du peuple Pomo. Peuple Amérindien du Nord de la Californie:

« En dépit de leur titre « Ours Docteurs », ces chamans ne guérissaient pas: c’étaient des « fous furieux », ainsi qu’il convenait pour servir leur totem, avec une permission de tuer jusqu’à quatre personnes par an. »

Contrairement à d’autres traditions chamaniques, les Bear Doctors des Pomo ne servaient pas d’intermédiaire entre les mondes physique et spirituel. Ils ne se mettaient pas au service de la communauté afin, par exemple, de soigner les maladies. Ils faisaient partis d’une société secrète vivants suivant des rituels précis et agissants cachés du groupe (à l’exception du chef) pour leur bénéfice propre. Au cours de rituels et de danses  longues et complexes, les Bear Doctors se couvraient de la peau d’un ours jusqu’à complétement dissimuler leur identité, une fois déguisés et ayant pris les pouvoirs et la force de l’ours, ils tendaient des embuscades aux cueilleurs égarés, soient pour les tuer, soit pour les initier.

Cette pratique trouve son origine dans un récit mythique, et donnaient aux officiants une force et une longévité que seul l’ours possédait.

Lien Unwelcomness:




Image 1: Masque mi-tigre , mi-homme porté par le chaman chez les Ma’Betisek de Malaisie (1976). Exposition « La Fabrique des images« , musée du Quai Branly, Paris.
Image 2: « Le Minotaure« , Man Ray 1933, 35 (?).
Image 3: Video AFP, La dépêche.fr, « Des féministes seins nus dans une piscine parisienne. »

Le point de contact entre l’homme et l’animal, le point de séparation aussi reste la nudité. Expression de notre sexualité, la nudité nous expose. Il faut relire l’introductiion de « L’animal que donc je suis » de Derrida ou il exprime sa gêne à être regardé nu par son chat, qui bien que « nu » lui aussi, semble tout à fait à son aise. C’est en ce sens que le masque Ma’Betisek exposé au Quai Branly est troublant il expose notre humanité à notre animalité dans un « face à face ». Là ou notre rationalité occidentale sépare les deux mondes pour mieux le (se) contrôler les Ma’Betisek nous ouvrent à notre ambivalence.

En soumettant le réel à toutes formes de distorsions afin de l’amener à révéler sa part d’ombre, les photographes surréalistes ont approché cette « beauté convulsive » propre aux désirs. Principalement dans les photographies de nus, mêlant le corps à des jeux d’ombres, de cadrages, d’assemblages ils ont dévoilés dans l’humanité son étrangeté, sa part animale, cette part qui veut abolir la frontière entre le corps et l’esprit.

Aujourd’hui, « Les Tumultueuses » veulent casser les tabou que la société impose à la nudité en revendiquant au nom de l’égalité des hommes et des femmes le droit à se baigner seins nus dans les piscines publiques sans le diktat de la morale et de la biensénace (masculine). Mais que font-elles de leur nudité sinon la confronter au tabou de la sexualité? Le regard lui ne se raisonne pas.


A Godefroy Segal, qui a adapté et mis en scène la pièce « La peau de l’ours », d’après Legrelé et Blaise Cendrars. Adaptation du spectacle de Legrelé que Blaise Cendrars rapporte sous forme de récit dans la deuxième rhapsodie tzigane de « L’Homme foudroyé ».


Merci à Maud et à Timothée pour leur « ricochet ».


Expositions

« L’art d’être un homme », musée Dapper, Paris, 15 octobre 2009 – 11 juillet 2010.

« La Fabrique des images », musée du Quai Branly, Paris, 16 février 2010 – 17 juillet 2011.

« ANIMAL », musée des Arts-Décoratifs, Paris, 18 février 2010 – 30 novembre 2011


3 Responses to “LA PEAU DE L’OURS”

  1. Lire L’Ours de Vincent Sorel. Très beau récit dessiné d’un ours qui se glisse (littéralement) dans la peau d’un homme…
    http://www.actes-sud.fr/ficheisbn.php?isbn=9782742787197
    http://oisivete-mon-amie.over-blog.com/article-18554766.html

  2. olivier roubert dit :

    Merci François pour ces deux nouvelles références vu depuis l’ours! qui apportent de l’eau mais aussi de la légèreté à mon moulin toujours un peu grincheux (comme un ours mal léché sans doute!)

  3. je terminais hier le très beau et très touchant roman de José Saramago  » Le voyage de l’Éléphant ».
    cf également Michel Pastoureau « l’Ours, histoire d’un roi déchu », « les Animaux célèbres », voilà ce qui me vient présentement à l’esprit !
    OM

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