ART TRADERS (« We’ve got style »)



Image 1: Staff stand in a meeting room at the Lehman Brothers offices in the financial district of Canary Wharf in London September 11, 2008. Lehman Brothers eventually filed for bankruptcy – the largest bankruptcy in U.S. history – and was delisted from the NYSE, and later liquidated. REUTERS/Kevin Coombs. BIGPICTURE, The Year 2008 in photography.

Image 2: Santiago Sierra, « Une ligne de 250cm tatouées sur six personnes rémunérées ». Espace Aglutinador, La Havane, Cuba. Décembre 1999



La vente de la collection d’art de la banque Lehman Brothers chez Sotheby’s et Christie’s  au cours du mois de septembre dernier  a déroulé la liste des artistes contemporains les plus en vue sur le marché et dont la côte se prête le mieux à la spéculation: stars internationales (Richard Prince, Gerhard Richter, Lucian Freud, Murakami…) dont les « Young British artists » (Hume, Hirst…) aujourd’hui vieux. Deux ans après sa banqueroute qui avait annoncé le début de la crise financière mondiale, la banque cherche à rembourser ses dettes et liquide sa collection. Les artistes seront-ils à la hauteur de la plus value attendue?



ARTEFACT

Image 1: Lehman Brothers corporate sign.
Price Realized £42,050 ($66,439) Estimate £2,000 – £3,000 ($3,156 – $4,734)

Image 2: Metal Plaque commemortaing the opening of the Canary Wharf offices in by Gordon Brown on 5th April 2004.
Price Realized: £28,750 ($45,425) Estimate £1,000 – £1,500 ($1,578 – $2,367)

Image 3: Résultat de la vente « Lehman Brothers : Artwork and Ephemera », Christie’s , 29 September 2010.



Rétrospectivement, la photo de Kevin Coombs prise en 2008 devant les bureaux de Lehman Brothers à Londres, au moment précis où ses cadres sont réunis pour apprendre leur licenciement brutal, fait écho formellement à la performance de Santiago Sierra (six jeunes hommes sans emplois des anciens quartiers de La Havane ont été loués pour 30 dollards en échange de quoi ils ont été tatoués.): une même rigueur minimaliste dans l’organisation des corps et de l’architecture (de la ligne chez Sierra) et un même soucis du « motif » avec la répétition  des chemises claires ou des dos nus.
Santiago Sierra est un artiste provocateur et ambigu, il souhaite poser de façon critique la question du statut de l’objet d’art: objet fétichisé, dont la valeur financière exponentielle n’est là que pour combler les attentes d’un public ciblé en mal d’objets statutaires ou d’objets de spéculation. Il déclare à propos de ses œuvres  » Je me contente de ne pas cacher comment on produit un objet de luxe. » (Catalogue HARDCORE, Palais de Tokyo, 2003).

N’est-ce pas la limite du marché de l’art que d’avoir ramené des parcours artistiques majeurs à de pures spéculations financières? Ou est-ce la condition de l’art aujourd’hui que d’être associé étroitement à l’univers du luxe? Reste les œuvres elles-mêmes qui parfois viennent perturber ce bel ordre établi et chercher la « rédemption » en disant « je vous l’avais bien dit » . Pour exemple ici avec Richter, Murakami et Hirst


ABSTRACT




Image 1:Kevin Coombs, Cf haut de page

Image 2: « 763-9 Abstract Painting » Gerhard Richter, 1992. Ancienne collection Lehman Brothers. Estimé à la vente entre $300,000 et $400,000.

La peinture de Richter « 763-9 Abstract Painting » semble être une interprétation par anticipation de la façade du bâtiment des Lehman Brothers de Londres dans la photo de Coombs. Mais le choix des couleurs atones et régressives, la violence des gestes qui découpent la toile (Richter fabrique lui-même ces « pinceaux » afin de faire disparaître le geste virtuose de la main) tout en « redessinant » les lignes du bâtiment font penser plus à une ruine ou à un bâtiment pourri et branlant, plus proche en ce sens de l’état, de facto,  de la banque au moment de la prise de vue.


CHAOS


Image 1: « Chaos » by Takashi Murakami, created 1998. Estimated sale between $150,000 and $200,000.

Image 2: Santiago Sierra. « Une ligne de 250cm tatouées sur six personnes rémunérées ».

Celle de Murakami « Chaos » 1998, fait figure de prophétie avec ces personnages grimacants sous amphet. Au moins elle sous-entend que les patrons de Lehman Brothers avaient de l’humour dans leur choix et de l’objectivité sur les risques encourus par leur pratique.


WE’VE GOT STYLE

Image 1: « We’ve Got Style » by Damien Hirst, created in 1993. Is estimated to auction for between $800,000 and $1.2 million.

Image 2: « Jérôme Kerviel se rend au Palais de justice, mardi 5 octobre, pour assister à la lecture de son jugement » photo Julien de Rosa, STARFACE. Le Monde daté du 7 octobre 2010


La figure la plus ironique: la toile de  « l’artiste préféré des traders » pour son talent, son sens du business et de la provocation: une étagère de Damien Hirst peinte en bleu et liseré jaune sur laquelle sont disposés des objets banals (plats, vases, soupières…)  et estimée entre 800 000 et 1 200 000 dollars (572.125 et 858 142 euro). L’œuvre lors de la vente n’a pas trouvé d’acquéreur. Est-ce parce qu’elle manquait de diamants et semblait appeler à un peu de réalisme? Une sorte de vanité sans crâne brillant mais avec le trivial du quotidien. Il est vrai que pour séduire aujourd’hui les artistes doivent mettre en avant leur glamour, et devenir des stars au même titre qu’un Jérôme Kerviel photographié par l’agence STARFACE Le titre de l’oeuvre de Damien Hirst lui va comme un gant: « We’ve got style ».

Pour finir il convient de relativiser. A la question de savoir si les artistes ont été à la hauteur de la plus value attendue,  il semble que les deux ventes aient  dépassé leur estimation (malgré l’invendu de Hirst). C’est encourageant pour la banque mais insuffisant pour ses dettes car comme le rappel Sylvain Cypel dans le Monde: « Selon le cabinet Alvarez Marsal, chargé par le liquidateur américain d’enregistrer les revendications des clients de Lehman qui se jugent spoliés par sa faillite, le montant des créances de l’ex-géant de Wall Street atteindrait 1 200 milliards de dollars – bien lire : « milliards » ! Une somme que ce cabinet espère ramener autour de 300 milliards « seulement ». Soit 24 500 fois le produit de la vente chez Sotheby’s… « .

Au boulot monsieur Hirst.

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