Le baiser de Judas


Alors que le film « Mesrine » est sorti des médias puis des esprits, des travaux de voirie dans l’avenue Secrétan retiennent prisonnière une affiche du premier des deux films, « L’instinct de mort ».

J’avais commenté l’affiche au format 4X3 dans un précédent billet, mais j’avais négligé cette plus petite affiche et son curieux portrait. La juxtaposition et le jeu d’opposition avec la publicité de « Esthée Lauder » pour son produit « Double Wear Light » m’a permis de reconsidérer cette affiche, passée alors inaperçue.



Ce qui les rapproche: ce sont deux portraits en plan serré, sans repère de temps, de lieu et d’action. Ce qui les oppose: d’une part, une photographie qui respecte tous les codes de la publicité beauté: regard de séduction, lèvres entrouvertes, épaule dénudée, couleurs pastels, retouche à  l’extrême des imperfections du modèle, narcissisme de la figure avec son reflet. De l’autre, une photographie en noir et blanc, au regard sombre, aux lèvres fermées, à  la peau brillante, sans expression particulière, tout au plus de lassitude.

En regardant cette image, et contre toute attente, je lui trouve une analogie avec les photographies de Herman Lerski. Essentiellement portraitiste, il s’est fait connaître en Europe puis en Israël dans les années 30. Il fut aussi acteur aux États-Unis et caméraman. Ce parcours l’a amené à  considérer la photographie de portrait au regard du modèle comme incarnation d’un « personnage ». Une de ses séries de 1936 représente ainsi 175 photographies réalisées d’après le visage d’un même inconnu métamorphosé par la lumière « Verwandlungen durch Licht » (« Métamorphose par la lumière »). Dans cette série, pour reprendre les termes de Pierre Vaisse dans son article paru en septembre 1985 dans la revue « Photographies », le personnage est habité par le théâtre ou le film. Le visage, écran neutre devenu un et multiple par les jeux de lumières, devient un champs de bataille autour de la condition humaine: « Pas un rire, pas un sourire, pas non plus la moindre marque de douleur ou de contrariété. Les expressions se situent toutes sur une même ligne, entre les deux pôles que sont l’énergie tendue et la plus profonde lassitude ».
Ces termes s’appliquent parfaitement au visage méconnaissable sur l’affiche de Vincent Cassel, devenu l’un et le multiple, reflétant (comme l’ambitionnait Lerski), la condition humaine dans son expression tragique et universelle. Ce visage parle de l’homme Mesrine et pas du héros, elle ne dit rien sur le film, si ce n’est la performance de l’acteur qui ici disparaît pour laisser place à  un « autre ». Elle est certainement en ce sens au plus proche des ambitions de Richet et Cassel qui ont plusieurs fois signalé qu’ils ne souhaitaient pas sacraliser le personnage. C’est ce qui fait que cette affiche est passée inaperçue, quand toute la promo du film tourne autour de la figure mythifiée de l’ennemi public n°1. Si de ce sacre les deux principaux concernés n’ont cessé de se protéger, c’est, véritable « baiser de judas », l’affiche du deuxième volet (ci-dessous) qui viendra nous confirmer les ambitions commerciales de cette super production. L’image promotionnelle ne ment pas sur ses intentions.

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