Archive for mars, 2011

GAGA CANNIBALE (la vérité nue)

Mercredi, mars 23rd, 2011




Image 1: « The Naked Truth », Lady Gaga, Vogue Japon, sept 2010
Image 2: « Nature morte au carré de viande », Jean-Siméon Chardin, 1730. Musée des Beaux-Arts de Bordeaux

En septembre dernier, alors que se diffusait abondamment sur le net les photos de Lady Gaga revêtue de sa robe de viande, je m’étais retenu de signaler la correspondance entre la robe de Gaga et l’œuvre de Jana Sterbak. Quoique l’effet prédateur de la star sur l’artiste (dont la robe de viande date de 1987) ne fait aucun doute, les emprunts entre art plastique et mass média deviennent si courants que simplement les montrer du doigt revient à « hurler avec les loups ».

Aujourd’hui, avec l’exposition « Tous cannibales » qui se tient à la Maison Rouge à Paris et qui présente justement la robe de Sterback, c’est avec un autre éclairage que je sohaite revenir sur cette correspondance, et mettre Gaga à nue: Une superbe Vanité, miroir narcissique de notre contemporain.





Image 1: « Lady Gaga s’est transformée en Lady Cracra dimanche dernier aux MTV Vidéo Music Awards… » Be
Image 2: « Vanitas: robe de chair pour albinos anorexique », Sterbak, 1987.
Image 3: « Le supplice de Marsyas » Le Titien, 1575-76. Musée national de Kromeriz, République Tchèque.

En septembre 1992, la galerie Nationale du Jeu de Paume alors consacrée aux expositions d’art contemporain présentait en France pour la première fois un ensemble d’œuvres de Jana Sterbak (parmi d’autres artistes, dont deux femmes Nan Goldin et Kiki Smith, mais aussi Mike Kelly et Tunga). Le lien entre les artistes, rassemblés sous le titre générique Désordres, reposait sur des travaux orientés autour du corps et ses frontières (sociales, morales, sexuelles). L’exposition bien nommée avait suscité quelques remous en particulier du fait de cette robe de viande. Que cette « œuvre » composée d’une matière organique  si proche de l’ homme soit soumise à devenir un déchet dans l’espace blanc immaculé du musée était apparue comme une vraie provocation. L’ironie grincante de son titre « Vanitas : robe de chair pour albinos anorexique », marquait les limites d’une société devenue hygiéniste qui préfère détourner les yeux de sa face carnassière et reléguer « extra muros » les abattoirs qui la nourrissent et lui rappellent de façon trop évidente son goût pour le sang.

Il faut relire Georges Bataille et son article « Abattoir » (Dictionnaire critique, paru dans la revue Documents en 1929) et qui commence par ces mots: « L’ abattoir relève de la religion en ce sens que des temples des époques reculées (sans parler de nos jours de ceux des hindous) étaient à double usage, servant en même temps aux implorations et aux tueries ».

On voit bien là tout ce qui atteste d’un jugement hâtif  dans les correspondances relevées entre l’artiste et la star. Car c’est plutôt ce qui les sépare qui ressort d’une attention plus précise aux intentions respectives de Sterbak et de Gaga. L’artiste chassait toute tentative d’associer robe, mode, beauté et glamour. ce dont précisément se sert Lady Gaga pour briller.

Pourquoi m’arraches-tu à moi-même?

Le mythe de Marsyas rapporte l’histoire de ce dieu qui hérite du don de jouer de la flute à deux tuyaux et qui ose, par orgueil relever le défi que lui lance Apollon jaloux. Il finira par perdre la compétition et sera supplicié par Apollon qui tête en bas lui arrachera sa peau. Marsyas aura ces paroles: Pourquoi m’arraches-tu à moi-même?

Que signifie aujourd’hui, pour ses artistes de variété qui défient la notoriété à coup de sur-exposition égotique « être soi-même »?  Jusqu’où leur intégrité, marquée en dernière limite par cette frontière charnelle est-elle encore effective?


Image 1: La « Venerina », mannequin anatomique de cire, par Clemente Susini (1754-1814). Collections Palazzo Poggi. Lien Picasa
Image 2: « Lady Gaga bien en chair (…) » Libération, 15 septembre 2010.

Cette mise à nue ambiguë des Stars (« je m’expose, tu me dévoiles ») et qu’illustre parfaitement le choix de la photo de Libération accompagnée de sa légende, brouille donc les limites entre intégrité et intimité, entre réalisme et fiction.

Comme dans ces mannequins de cire de Clemente Susini, la télé réalité et aujourd’hui internet dissèquent avec une  opiniâtreté chirurgicale les moindre faits et gestes de leurs idoles avec cette intention à peine voilée de mettre à nue l’objet de leur désir. Un désir dont Lady Gaga est, ces dernières années,  l’illustration la plus spectaculaire. (Elle est « suivie » par plus de 8 millions de followers sur Twitter, et elle est la première artiste à avoir franchi la barre des 1 miliards de vue sur Youtube…)



Image 1: Jacques-André Boiffard,  Bouche , photographie illustrant l’article « Bouche » du Dictionnaire Critique de G.Bataille, Documents N°5, 1929.
Image 2:: « Autoportrait », Victor Brauner, 1931 – Centre Pompidou.

Lady Gaga avance en équilibre sur la frontière entre le « bon » et le « mauvais » goût, à la limite de la trangression (au delà avec cette robe de viande). Elle cherche à incarner un espace de fantaisie et de provocation qui la rend désirable.

Ici, il est difficlie de ne pas penser au regard que les Surréalistes ont posé à travers l’objectif de l’appareil photographique. La section consacrée à l’ « Anatomie de l’image » dans la magnifique exposition La subversion des images du Centre Pompidou l’année dernière le disait explicitement: « la photographie est là pour témoigner du corps, de son animalité, de son étrangeté, de sa folie, de sa « beauté convulsive » » (suite). Les Surréalistes ont cherché à libérer le pouvoir de l’œil, imposer la déchirure du regard entre attirance et répulsion, dégoût et fascination, quotidien et merveilleux. En 1993, dans la préface à la réédition du Dictionnaire Critique de Georges Bataille, Bernard Noel écrivait: « Bataille s’aventure à penser ce que la révolte elle-même n’avait su exprimer qu’en la poétisant donc en la couvrant, et qui est la présence irréductible en nous de la vie organique en dépit de toutes les redingotes. »

C’est aussi cela la fascination pour cette robe, la redingote de chair dit la présence irréductible en nous de la vie organique.



Image 1: capture d’écran, Lady Gaga, « The Naked Truth ».
Image 2: Juan Valverde de Amusco, « Anatomia Del Corpo Humano », 1560.


Image 1: Eli Lotar, Aux abattoirs de la Villette, Article « Abattoir », Documents, 1929, n°6
image 2: Lady Gaga attaque Baby Gaga, la glace au lait maternel. Lien Popopotins

Si cette présence de la vie organique, peut nous dégouter au point d’ « être mis en quarantaine », pour paraphraser l’article « Abattoir » cité précédemment de Georges Bataille, c’est qu’elle ose prendre d’assaut « la figure humaine ». En témoigne la photographie de Eli Lotar prise aux abattoirs de La Villette et qui illustre l’article de Bataille. Georges Didi-Huberman dans son livre « La ressemblance informe » fait une description minutieuse et éclairante de ce  » « résidu suprême », le tas informe de ce qui fut animé, puis sacrifié, (…)  la certitude que la « masse sanglante » d’un homme écrasé n’est probablement pas plus « noble » qu’une « chose sanglante » traînant sur le sol d’un abattoir » p.162.

Mais cette même vie organique continue aussi de nous fasciner, de nous attirer, car elle réveille en nous un appétit « cannibal » pour l’autre , un désir de possession, le même que celui qui attire le bébé vers le sein de sa mère. Le lait maternel, source de vie « humaine » et qu’illustre la  Madone se découvrant pour se donner à la « dévoration » du nouveau né. C’est un des concepts majeurs travaillé et mis remarquablement en « scène » par Jeanette Zwingenberger dans l’exposition de la Maison Rouge.

Aussi, ne faut-il pas s’étonner de retrouver ce mariage anthropophage entre vie organique, masse informe, désir régressif, dégustation sucrée, et Lady Gaga dans le rôle de la Madone…  comme recette du succés pour vendre une glace au lait maternel. L’opportunisme du glacier à baptiser sa glace Baby Gaga n’a pas d’autres ambitions, à mon goût, que de nous faire partager la chair et le lait de la Star, icône religieuse profane.



Image 1: Justin Bieber’s Hair Sells for $40,668
Image 2: Reliquaire du cœur d’Anne de Bretagne.

C’est la même fascination pour le corps « sanctifié » et ses reliquats qui justifie les reliquaires profanes ou religieux et la dévotion qui les entourent, dévotion que l’on retrouve intact aujourd’hui lorsque Justin Bieber met aux enchères sur ebay une mèche de ses cheveux, vendu  prés de 99 000 euros. Et pour lui donner cette caution casi de sainteté, l’argent va à une « noble cause ».



Image 1: Kali, Masque. exposition « Tous cannibales », Maison Rouge.
Image 2: Nicola Formichetti, image trouvée, Google image, droit DR

Avec la démocratisation à outrance du « tous photographes » encouragée par les facilités techniques, et son corollaire la disparition de la figure de l’artiste, génie créateur en marge de la société, l’acte créatif s’est trouvé requalifié. D’abord par les artistes eux-mêmes depuis le geste augural des ready-made de Duchamp, ensuite par le discrédit que ce geste a pu susciter dans le grand public. Aujourd’hui, la fracture est consommée et l’art contemporain peine à affirmer sa légitimité critique alors même que l’image devient omniprésente. Le grand public se tourne vers des figures médiatiques plus accessibles et séduisantes, sans toujours considérer que l’image qui les séduit est le double d’une image issu de l’univers d’un artiste.

Ainsi de Lady Gaga qui dessine ses apparitions et ses délires créatifs avec un professionnel de la mode et de l’art, Nicola Formichetti. Tombé dans un « bouillon de culture » dès son enfance, grandissant entre Tokyo et Rome, ce créateur hyper actif sait parfaitement capter l’air du temps qu’il conjuge à une culture cosmopolite et artistique décomplexée. Il recycle, déplace, assemble la haute et la basse culture, marie les chef d’oeuvres avec les stars à paillettes. Sa personnalité dévoreuse me le fait ici comparer à la déesse Kali telle qu’elle est présenté par ce masque à la langue pendante dans l’exposition « Tous cannibales ».



Image 1: Lady Gaga aux MTV Vidéo Music Awards, septembre 2010.
Image 2: Victor Brauner, Conciliation extrême, 1941. Présenté en inroduction de la première salle dans l’exposition « Tous cannibales » à la Maison Rouge.

Lady Gaga a compris que les images ont un pouvoir (séduction ou provocation) et elle a chargé son pygmalion (qui connait leur enjeux et leur hisoire) de lui façonner son image.

Ainsi offerte à l’adoration des masses, elle peut en retour les soumettre à la dépendance de son image. Pour preuve, sur le blog Gagadaily elle vient  d’annoncer que sa page Facebook dépassait dorénavant les… 300 millions de fans et le journal Libération en date du  18 mars, relève que sur son nom elle vient de faire acheter à ses fans pour 250 milliers de dollards, soit 178 000 euros,  de bracelets Lady Gaga en silicone afin d’ aider les victimes des catastrophes au Japon, « sans plus de détails sur la répartition de la somme ».

Alors est-ce Lady Gaga qui s’ offre en partage au monde ou bien elle qui le cannibalise? est-elle sujet à la consommation ou objet de consommation? Dans un article paru l’année dernière dans les Inrockuptibles, Lady Gaga affirmait: « Un jour, tu ne pourras plus entrer dans une supérette sans entendre parler de moi. »

Dans un temple de la consommation, ce sont les vœux crue d’une madone contemporaine.



image 1: page Google images, tag: lady-gaga-viande-vogue
image 2: perspective sur la première salle de l’exposition « Tous cannibales » avec au fond la robe de Jana Sterbak et au premier plan le tableau de V.Brauner, Conciliation extrême.