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ICONOCLASME (No more heroes)

Mercredi, janvier 23rd, 2013

Image 1: Lita, 1988. Bertrand Lavier et Composition suprématiste, carré blanc sur fond blanc, Malevitch 1918
Image 2: The Next Day, David Bowie. 2013. album cover, Jonathan Barnbrook.




« Grace à dieu je suis toujours athée »


Cette citation de Luis Buñuel, empruntée à l’article « Le futur imparfait » de Rick Poynor (in La Loi du plus fort, La société de l’image, 2002) résume clairement la schizophrénie qui gagne les professionnels de l’image: La culture visuelle s’impose comme le principal viatique de nos échanges, de nos communications et dans le même mouvement elle suscite haut-le-cœur, suspicion, méfiance. Dans ce contexte, comment rester un « bon » communiquant tout en étant assuré de ne pas vendre son âme au diable ? Comment se convaincre que « celle-là » ne sera pas « l’image de trop »? Le détournement de la sucette Decaux avec le « SATIETE DE CONSOMMATION » dit assez bien l’enjeu : trop d’image tue l’image.


Image: « SATIETE DE CONSOMMATION » Paris, Pigalle, juillet 2011




Dés lors, la couverture signée Jonathan Barnbrook du prochain album de David Bowie (The Next Day) pourrait servir d’antidote radical à tous ces professionnels égarés ou tout du moins de cas d’école tant il est emblématique et instructif.

D’un coté, Barnbrook est un graphiste et typographe considéré à juste titre comme engagé. Diplômé en 1966 (deux ans avant 68) de la prestigieuse St Martin school de Londres, il ne pouvait rester aveugle au pouvoir de l’image (soit en tant qu’agent de propagande de la world company, soit comme arme, virus contre ce même impérialisme marchand). Citons à titre d’exemple sa collaboration, en tant que directeur artistique, à plusieurs numéros de la revue anti-pub Adbusters, ses polices de caractère VirusFont, ou récemment ses pictogrammes Olympukes 2012, contraction et jeu de mots entre Olympique et gerber.

De l’autre, érudit et provocateur, ayant toujours pris un soin particulier à travailler son image, David Bowie est l’une des icônes sophistiquée et spectaculaire du glam rock. Il continue à influencer les artistes, les créateurs et photographes de mode et à ce titre, il aura les honneurs d’une exposition au V&A de Londres en mars prochain. Mais il incarne tout autant l’archétype de la Star hyper-médiatique issue de la pop mondialisée sauce MTV de la fin des années 80, période « Let’s dance » ou « Modern Love ».



Image 1: Cover art for « Heathen » David Bowie, by J.Barnbrook, 2002. « The interiors featured images of vandalised paintings which are both beautiful and shocking. » JB
Image 2: Photo policière de David Bowie en 1976 à New York. (Arrêté pour possession de stupéfiants)
Image 3: série HYNM, photograohie David Sims pour Arena Homme +, BOWIEVIRUS A/W 2012
Image 4: David Bowie performing Modern Love, 1999. Youtube.




Avec quelle image Barnbrook allait-il résoudre cette équation : faire la promotion d’une star dont le retour est déjà en soi un évènement et dont l’image est déjà un mythe? Et bien en la supprimant tout simplement. « Si c’est-elle qui pose problème, semble nous dire Barnbrook, je la supprime » et il provoque le diable en superposant à l’image somptueuse et stylée (signée Masayoshi Sukita) du Bowie période Heroes, un carré blanc radical et « iconoclaste ».
Anti-image ou Anti-héros (le titre de l’album original, Heroes, est barré), quelque chose se devait de disparaître. Le geste prend une dimension expiatoire à l’heure du personnal branding, ou chacun assure son auto-promotion à travers son « profil », ou entre-autre un Karl Lagerfeld fait de son visage le logotype de sa marque, ou son corps, ses poses, faits et gestes composent au quotidien son image. D’ailleurs le carré blanc chez lui fonctionne comme une tautologie : « Karl qui, moi ? »








Image 1: Karl Lagerfeld, pic by Bigpictures Bag designed by Naco Paris
Image 2: Carré blanc, Paris, 2011.
video: BOWIE VIRUS, EDDIE THE WHEEL, thehommeplus
Image 3: Logo des Anonymous (version « Reservoir dogs »)
Image 4: T-shirt « No Future »


Barnbrook, en partisan d’un graphisme militant et formé aux vocabulaires visuels issus des mouvements de contestation (graffiti, tract, fanzine, image détournée, DIY punk…) ne pouvait que tenter de faire rentrer le vers « anarchiste » dans le fruit de la communication commerciale.
C’est ce qu’il fait en 2002 avec (déjà) la complicité de David Bowie pour l’album Heathen, « Païen ». Dans le livret, il reproduit des œuvres d’art religieuses maculées, trouées, découpées, vandalisées. Des images qu’il qualifie lui-même de « belles et choquantes à la fois ». Ou bien en 2001, de façon plus attendu mais graphiquement très efficace, pour le numéro de Adbusters spécial « design anarchy » dont il assure la direction artistique. La couverture (qu’il n’a pas réalisé) représente une publicité de cosmétique recouverte agressivement de feutre noir.
Mais le virus que revendique Barnbrook dans ces deux exemples (ou plus explicitement encore avec sa série des VirusFont) et qui a pour objectif d’infecter la communication commerciale est aujourd’hui devenu un prétexte …à la consommation! Les hybridations entre les différents registres d’images (art, mode, web, publicité…) sont désormais fréquentes et les messages subversifs, émancipateurs ne sont pas épargnés. Ce qu’ont produit la contre-culture, le Rock, le Punk, le Rap…, les révolutions ou les luttes d’indépendance (depuis Cuba, en passant par 68 jusqu’aux Anonymous…) se retrouvent dorénavant, à travers leurs images les plus symboliques, déclinés en T-shirt, mug, poster, voir campagne de publicité… Qui peut prétendre aujourd’hui qu’un T-shirt de Che Guevara engage celui qui le porte au delà de l’apparence? Le virus devient donc un genre et une esthétique (parfois magnifique et acrobatique, avec ses codes, ses références) qui a même un nom « Ugly design » et son livre dédié (Pretty Ugly, sous titré « Visual Rebellion in Design »!). La vidéo ci-dessus en est la parfaite synthèse puisque qu’elle se nomme… BOWIE VIRUS et qu’elle pourrait très bien avec cette image abîmée, pixelisée, basse définition, figurée dans le livre. Elle a été commandée à Eddie The Wheel pour le magazine de mode Arena Homme + dans son numéro automne/hiver 2012, et titré lui aussi, BOWIEVIRUS.

Du coup, avec le parti pris graphique pour « The Next Day », Barnbrook fait un pas de plus vers une image intrinsèquement iconoclaste. Car le radicalisme du carré blanc fait un trou, c’est même un objet mutique, quasi mental, voir reposant ! Le geste est surement moins graphiquement démonstratif que dans les deux exemples cités plus haut mais il touche à un absolu rarement convoqué dans le graphisme : le rien. De fait, cette tentation de régler par le vide ou le recouvrement le bruit des images n’est pas apparue avec le web participatif et ses avatars. Citons Kasimir Malévitch qui, en prônant avec le Suprématiste un « degré zéro de la peinture », songeait atteindre le monde de la non-représentation. Ou plus proche de nous, Bertrand Lavier mettant en scène l’espace vaquant du tableau définit par la lumière des spots. Un ready-made ironique, le vide comme œuvre.

« The Next Day » s’inscrit dans cette esthétique et d’ailleurs les réactions tardent à se faire entendre tant la proposition désarçonne. Pour exemple, le 17 janvier dernier sur France Culture dans l’émission « la Dispute » lors de la revue de presse d’Antoine Guillot la pochette a été qualifiée …d’étrange mais pas sans une pointe d’admiration.




Image 1: Adbusters n°37 « DESIGN ANARCHY », Statues-colonnes de l’église Saint-Ayoul de Provins, aux visages martelés pendant la Révolution. Myrabella / Wikimedia Commons.
Image 2: « cover « The Next Day », David Bowie, 2013. Livret « Heathen », David Bowie, 2002. direction artistique J.Barnbrook


Jonathan Barnbrook, inspiré peut-être par la radicalité des démarches spirituelles d’un Malevith ou ironiques d’un Lavier, voir par les têtes coupées des Anonymous, semble donner des gages au « Satiété de consommation ». Sa proposition tranchée et provoquante dit bien la mort de quelque chose (l’image-leurre ou le star–system?) en appelant à un futur…sans images. « The Next Day » pourrait être « No Future (Image) »





Image: Caisson lumineux publicitaire 4X3, Paris, 2011