Categorie / CRITIQUE

PROTESTER or LOOTER

Samedi, décembre 31st, 2011



Image 1: Person of the year 2011: The Protester. Time Magazine. déc 2011
Image 2: Icône Russe, ebay. Septembre 2011.
Image 2: « We are the 99 percent », Le 22 décembre 2011.

Donner une image à la contestation

A quoi reconnait-on, au point de faire la Une du Time Magazine, un PROTESTATAIRE ?

Chaque année le Time élit la personnalité de l’année, le plus souvent nominative et reconnue (homme politique, entrepreneur, artiste… ). Cette année, c’est un « anonyme » « à la mode » dixit le Time, qui a été choisi: le « protestataire« : « Depuis la fin des années 60, la protestation n’était plus à la mode. En 2011, elle a effectué un retour en force, gagnant plusieurs parties du monde et faisant tomber des régimes politiques. » Le Time magazine via Infopresse.

L’enjeu a donc été de donner une image à cette « personnalité » qui se devait d’être suffisamment identifiable et explicite pour figurer en couverture. Hors, les protestations (bien souvent les révolutions) de cette année furent l’expression d’un soulèvement collectif, d’une masse d’anonymes qui s’accordent mal avec la figure univoque et donc réductrice de l’image médiatique.

Le représentant de la contestation

Le Time, devant la difficulté, a préféré donner le choix de son image à un « street-artist » reconnu, un représentant « légitime » aux yeux de l’hebdomadaire pour porter la cause des « anti »: Shepard Fairey.
Celui-ci, en détournant Orwell et Carpenter, s’est fait connaitre des milieux artistiques avec son personnage OBEY puis il a connu une gloire internationale en signant l’image phare de la campagne Obama en 2008, HOPE. Depuis, il a ouvert une boutique et livre régulièrement des variantes (en T-shirts, blousons, posters…) autour de ses créations. (A lire sur Le Graft)

Le protestataire de Fairey pour le Time n’a pas d’identité particulière (et donc une image sans frontières à l’heure de la « mondialisation » des révolutions) mais il a le costume officiel et le regard menaçant du jeune contestataire. Or, si la révolte ne va pas sans provocation, c’est une dialectique entendue, il est curieux de voir Fairey donner à la personnalité de l’année les attributs du « pillard ».

 

 

 

Images: The decline and fall of Europe, Time magazine, 22 aout 2011.

Une image apolitique

De fait, cette année, c’est le même Time magazine qui en août, signait une couverture au rouge alarmant avec la silhouette d’un jeune « looter » dans les rues de Londres. A quoi reconnait-on un « pillard » en couverture du Time? A sa capuche, son visage couvert pour cacher son identité et à son regard « camera » menaçant.

En définitive, qu’elle est la différence entre l’image de Fairey et une photo de presse? L’une dessine une icône quand l’autre est indexée sur la réalité.
Sans négliger la part de manipulation d’une photo (ici, explicitement le monochrome rouge), l’image reste en prise avec l’actualité de sa représentation. Fairey, avec son style graphique (une photo réduite à quelques lignes) , son code couleur (noir, rouge, ocre, (anarchie et or)) et l’attention placée dans l’expression du regard construit une image iconique et par la même se coupe de la réalité dans laquelle s’incarne ces révolutions. Il « idéologise » son sujet.

 

 

Looters from Tiane Doan na Champassak on Vimeo.
et image: London’s Burning


Camille Claudel, « Tête de Brigand », musée des beaux-arts de Reims.
Il y a une fascination pour ces jeunes anonymes qui portent le costume du combattant urbain et viennent s’en prendre aux symboles du pouvoir (économique ou politique). Le photographe Tiane Doan na Champassak a publié cette année un petit livre, « Looters » qui dit bien cette attirance pour l’esthétisme de la révolte. En isolant et en agrandissant des visages à partir de photos prises lors des émeutes de Londres, Champassak isole ces garçons de leur contexte. Le but est certainement de se comporter comme une camera de surveillance et de dénoncer l’œil panoptique de ces caméras omniprésentes à Londres, mais la pixellisation des visages et du coup le trouble des identités, en font des personnages fantomatiques, des images atemporelles, mystérieuses voir héroïques.

L’image du marginale, lorsqu’il est présenté comme telle (ici des pillards),  qualifie et stigmatise. Dans le buste de Camille Claudel, le titre de l’œuvre « Le Brigand », au delà de la toise magnifique du regard, inscrit dans les pommettes saillantes, les cheveux en bataille, … le gitan ou le Maure.

Le masque de la révolte

Trouver un visage dont les médias puissent s’emparer tout en gardant l’anonymat, c’est ce qu’on fait les « protestataires » en s’appropriant le masque de « V », le « combattant pour la liberté » du film « V pour Vendetta » sortie en 2006 (faisant la recette du merchandising de la Warner pour l’année 2011!). Très vite, l’image s’est imposée comme une image médiatiquement forte, et Shepard Fairey ne s’y est pas trompé puisqu’il a tôt fait de détourner sa propre image de Barack Obama avec le masque de V afin de lui redonner une dimension utopiste et la rendre ainsi aux protestataires de Occupy Wall Street (se redonnant au passage une légitimité contestataire).

 

 

 

Image 1: Manifestation Paris, place de l’Hotel de Ville, septembre 2011. photo olivier roubert
Image 2: Shepard Fairey, HOPE « V », 2011
Image 3: Skateboard Obama Despair. « Freedom products for Liberty lovers« . Created By Libertymaniacs.
Image 4: OBEY / DISOBEY.
Détournements de Fairey
Images 5&6: Tumblr « We are the 99 percent« .

Mais le personnage générique de « V » ne dit pas toute la complexité actuelle des revendications et  il donne un masque « anonyme » aux mouvements de protestations. En ce sens, il ne s’éloigne pas radicalement de la proposition de Fairey. Donc trop exposé, vous êtes stigmatisé, trop caché vous devenez une icône.

Sortir de l’anonymat

Si les mouvements de protestation de cette année ont pris une telle ampleur, c’est bien parce que des dominés ont décidé de revendiquer leur part, faisant de leur faiblesse une force: « Nous sommes les 99% » (de dominés). Cela commence par la revendication de leur identité, fut-elle d’opprimée. Car, déconsidéré, le dominé n’a pas de poids (économique, social…) et donc pas d’image. Il sait que sa situation n’est pas « photogénique », et que la cosmétique médiatique de la « belle image » le place dans la marge.

La réaction des manifestants autour du mouvement « occupy wall street » est en ce sens manifeste. Afin de donner un sens et une image à leur protestation, ils ont ouvert un Tumblr afin d’écrire sur leur situation et se sont photographiés en plaçant le plus souvent devant leur visage la raison de leur colère: Un « récit de vie » comme le dit André Gunthert « avec des mots sur un visage »: « Pas la manifestation d’une foule indistincte et rageuse, dont on ne percevrait que les cris et les slogans raccourcis par les médias, mais une collection de vies qui disent chacune, en détail, avec des mots sur un visage, les ratés du processus ». « Des mots sur un visage« , L’Atelier des icônes, 12 octobre 2011.

Exit la foule et la rage, les cris et les slogans « raccourcis » par les médias (à l’image du contestataire « stylisé » de Fairey « raccourci » de sa dimension politique), mais, l’individuation de la revendication (chacun porte sa propre histoire) dans une image collective.


(…) mais de ce jour vous êtes un étranger parmi nous

Pour finir, deux images fortes qui associent identités et anonymats dans un monde capitaliste globalisé:
- les « 99% » revendiquent leur droit pour un avenir meilleur et commun en dévoilant leur vie. Dans le film, âpre et poignant (solaire aussi) de Sylvain Georges, « Qu’ils reposent en révolte (des figures de guerres) » sortie en novembre dernier, des migrants à Calais tentent de faire disparaître toute trace de leur identité en marquant leurs empreintes digitales avec une vis chauffée à blanc. En devenant totalement des « anonymes » ils espèrent trouver une possibilité d’exister avec le statut d’invisible dans l’espace Schengen. De la même manière Sylvain Georges a choisi pour l’affiche de son film une image d’un migrant dormant le visage totalement masqué pour se protéger du froid. Sans visage et sans regard, il devient la métaphore de sa condition de migrant: paria invisible…

Quel est le pouvoir de l’image pour incarner les « protestataires »?

L’image est un relais puissant des mouvements et une arme de pression sur les gouvernements, institutions, pouvoirs. Mais, qu’en est-il de l’image témoin? Qui se souvient du visage de Mohamed Bouazizi?… Pourtant son geste mortel fut suffisamment évocateur pour déclencher la révolution en Tunisie et reste inscrit dans les mémoires. On a pris coutume de dire « une image vaut mille mots » mais ici, son geste vaut mille images.

Dans un commentaire laissé par un internaute pour accompagner le titre de Gil Scott Heron – « The Revolution Will Not Be Televised « , il est dit «  »The Revolution will not be tweeted, made your friend on Facebook, or uploaded to You Tube. The Revolution will not be digitized. »

POUR VOIR…

Lundi, décembre 12th, 2011

Image 1: photo trouvée, banque d’images Grore-images
Image 2: photo Thomas Mailaender, série extrem-tourism-13.jpg

 

Et si on imprimait, « pour voir », toutes (!) les photos publiées sur Flickr en 24 heures?

A l’occasion de ses 10 ans, la revue hollandaise FOAM propose une plateforme d’expositions, d’éditions et d’échanges au titre programmatique « WHAT’s NEXT? The future of photography ». (soit quatre curators invités à donner leur réponse à la question, le numero 29 de la revue y est consacré,  un site dédié et ouvert à la contribution nourrit le débat.)

L’un des quatre curators, Erik Kessels a répondu à sa façon avec une exposition ambigüe: il a fait imprimer puis « déverser » dans les salles de la galerie toutes les photos publiées sur Flickr en 24 heures.

Le blog de la revue Creative Review pose l’enjeu de ce « déballage » de façon exemplaire et dialectique:

« Le but de l’exposition What’s Next? est de provoquer, à l’occasion des 10 ans de Foam, un débat sur le futur de la photographie. Face à l’installation de Kessels, il est difficile de ne pas éprouver une nostalgie pour la photographie passée et de ne pas voir toutes ces images comme un signal fort et négatif qui devrait nous pousser à exercer un contrôle éditorial plus rigoureux face à cette prolifération. En l’occurrence, est-ce le cas dans l’exposition de Kessels?

Ou peut-être faut-il admettre que les sites de partage tels que Flickr, et la facilité d’utilisation des appareils numériques aujourd’hui, nous encouragent à penser différemment notre rapport à la photographie, à la voir comme une  vraie forme artistique démocratique. Pourra-t-il jamais y avoir trop d’images dans le monde? »

A lire en v.o. ici

 



Images de l’exposition au FOAM Museum, Blog CR

Le débat est donc ouvert… et déjà bien lancé: à Arles cet été avec l’exposition From Here On (À partir de maintenant) avec en  co-curator Erik Kessels (un compte rendu sur Rue89, cf. lien ) et aussi à New York en septembre dernier à la Pace Gallery avec  “Social Media”, ou déja en 2007 à Lausanne avec  “Tous photographes“ (à lire le compte rendu d’André Gunthert sur l’archive du Lhivic, (le Laboratoire d’histoire visuelle contemporaine).

 

Il va de soi que la photographie numérique, sa technique et sa diffusion représentent des enjeux qui bousculent le statut (d’auteur, de savoir faire), accordé à l’image (… « à l’heure de sa reproductibilité technique » …) et il est plus que légitime de voir des historiens, des sociologues, des artistes s’emparer de ces nouveaux usages pour les questionner.
Erik Kessels fait autorité dans ce débat. Invité à Arles puis à FOAM, il est sollicité, mais à quel titre?
Erik Kessels est un collectionneur de photographies d’amateurs, dites « vernaculaires ». Il est aussi le directeur de création et cofondateur de l’agence de communication KesselsKramer, basée à Amsterdam (avec des clients aux images fortes et tendances: Diesel, Oxfam, MTV Japon, Nike ou le Hans Brinker Budget Hotel). A lire une interview par le Amsterdam Ad Blog sur son parcours et ses gouts.

Convaincu de la place prépondérante qu’occupe dorénavant les images « amateurs » dans notre quotidien et confronté certainement à des clients pour qui une image c’est aussi simple qu’un clic sur Flickr, Kessels adopte, en tant que publicitaire, une position assez acrobatique qui a fait le succès de son agence: Valoriser l’esthétique « amateur » comme une « tendance ». Ce qui revient à la regarder avec un savant mélange de dérision et d’empathie  comme dans les campagnes multi-primées pour le HBBH.


Images: publicités pour le HBBH. plus ici.




Cette « culture de l’amateur » s’est imposée très récemment comme une nouvelle esthétique de référence dans les agences de communication et des directeurs artistiques plus jeunes que Kessels savent dorénavant parfaitement jouer de la distance et de l’impertinence que permet l’image vernaculaire dans le cadre doré de la publicité. Exemple avec les scènettes burlesques de Transavia tournées avec …une webcam:





De fait, la créativité des consommateurs est de plus en plus débridée par les nouveaux médias, l’accès aux outils et le web communautaire (on parle dorénavant de « consomm-acteur » dans le jargon du marketing). Il n’est pas rare que ce soit eux qui fassent le « buzz » avant que les marques ne le reprennent à leur compte (exemple avec les expressions à base de « Poneys » que l’on retrouve dans la campagne Ikea Njut). L’impertinence de l’amateur parfaitement rodé à la rhétorique de la communication s’impose au point de faire concurrence aux professionnels.


LOW & HIGH


Alors qu’est ce qui dérange dans la proposition de Kessels pour FOAM et que Creative Review pointe du doigt? Plus que la célébration d’une attitude démocratique, (Flickr c’est tout et n’importe quoi, tant mieux) j’y vois le choix de la présentation « tape à l’œil » au mépris des images ainsi « exposées ». Je ne peux pas m’empêcher de juger cynique sa proposition qui consiste à « donner à voir » cet amateurisme (Flickr est le « club de photographes amateurs » d’aujourd’hui) en le répandant ainsi au sol.

Dés 1992, sous l’impulsion de Philippe Mairesse, la banque d’images GRORE-Images a collecté puis plus tard, mis en ligne un ensemble de « photos trouvées » avec comme ligne éditoriale « l’intention de réactiver les gestes d’un partage sans jugement et de montrer sa pertinence dans le monde média de l’image consommable. »
Il y a là une vraie démocratie de l’image avec cette idée que toute image est bonne à être partagée.






Images: captures d’écran, interface site Grore-Images.












Cela a donné lieu à une collaboration avec le studio de graphisme LABOMATIC pour le théâtre des Amandiers à Nanterre. Ces images d’anonymes rejouaient dans l’espace public la surprise que les surréalistes trouvaient dans l’objet trouvé. Une intimité qui s’offre à nous dans toute son étrangeté: Je reconnais une photo de famille, « cela me regarde », mais ce n’est pas la mienne.

Dans L’Amour fou, André Breton rappelle: « La trouvaille d’objet remplit ici rigoureusement le même office que le rêve, en ce sens qu’elle libère l’individu de scrupules affectifs paralysants, le réconforte et lui fait comprendre que l’obstacle qu’il pouvait croire insurmontable est franchi ».

C’est ici que se marque la différence de point de vue: Il y a une libération affective qui passe par l’esthétique dans les photos trouvées et collectées par Grore qui n’est pas effective chez Erik Kessels. Chez le premier, l’image nous est commune et proposée sans retouches et sans « retour sur investissement », chez l’autre, elle semble s’imposer « d’en haut » avec l’autoritarisme du bon goût publicitaire dédouané par des références artistiques. Une ambivalence relevée par Rémi Coignet sur son blog «Des livres et des photos» dans sa critique du livre/objet « Good Luck » publié ce Noël par Kessels avec la romancière Christine Otten: « Pour qui a d’autres références que Marionnaud ou Séphora, la forme boite évoquera peut-être Marcel Duchamp. Et c’est dans ce grand écart entre low et high culture que réside une partie du talent créatif –et publicitaire*– d’Erik Kessels. »

Christine Otten & Erik Kessels, Good Luck, KesselsKramer, diffusion en France par RVB Books.


Un grand écart au service d’un objet ambigu, comme est ambigu le travail d’une partie de ces artistes qui exploitent l’esthétique « low » de la culture populaire afin d’en faire un objet chargé d’une caution « high ». C’est le cas de Thomas Mailaender exposé à Arles cet été, et récemment publié dans la revue FOAM (numero « Happy » avec sa série Self-portraits with $$$$$$). Dans « extrem-tourism » par exemple, il réalise en « collaboration » avec la photographe de volcan Steve Young des autoportraits « sur des volcans » que Young proposent en ligne pour 25$ (sur son site This is it Fantasy photos! Surf a volcano!). C’est la même logique de détournement qui est à l’œuvre dans la publicité Transavia, mais elle s’adresse à nous avec humour, « complice » de nos petits arrangements avec la banalité de notre quotidien. Mailaender lui puise dans l’esthétique des « amateurs » avec « intérêt » car quel sera la pus value de l’image de Young sur le marché de l’art, une fois devenu « autoportrait d’artiste »?

ENJEUX DU POPULAIRE

Mauvais goût revendiqué? Second degré? Provocation? Fascination pour le vulgaire, le kitsch, le régressif? Pourquoi pas mais pour quels enjeux? Le fun répond Thomas Mailaender, sur son projet de banque d’images The Fun Archive. « Here you will find the worth as the best. We are specialised
in stupid, pervert, ugly, shame, extrem, dark, stinky,
speechless, bimbo, sexy, bizare, dazed, foolish, happy,
aphrodisiacal, lamentable, unpleasent, deviant, degenerate,
immature, archaic, painfull but funny pictures. »

Le Fun est le mot magique mais réducteur pour amateur. Sans réduire l’humour de ces images improbables (A voir une « collection des photos les plus troubles/inexplicables de mon Tumblr »), ce regard décalé doit à mon sens conserver la dimension surréaliste d’étrangeté sans se dissoudre dans le fun.




Image 1: « Handicraft », 2008, Thomas Mailaender
Image 2: « Cuiller-soulier » Objet trouvé par André Breton.

André Breton disait dans Enquête sur la sexualité en 1928 « J’ai un goût prononcé pour le fétichisme en matière d’objet ». De même, j’accorde à l’image (à commencer par la « cuiller-soulier » photographiée par Man Ray à la géométrie érotique plus puissante que !e compas de chair de Mailaender) une charge fétichiste et… incandescente pour les pixels du Fun.

La joconde de passage

Mardi, septembre 6th, 2011

Image: Montage, jeune femme, bus Montréal, aout 2011 et La Joconde.


Le grand Chris Marker est l’invité de marque des Rencontres d’Arles cette année (un festival à nouveau « tendance » si l’on en croit la couverture médiatique). Avec plus de 300 images (photos et vidéos), l’artiste, cinéaste, écrivain…, aujourd’hui âgé de 90 ans! sera au « coeur des rencontres« .

Dans une de ses séries récentes exposées pour la première fois, Marker nous fait la démonstration de son empathie pour les figures anonymes, les « Passagers » du quotidien.

Afin de leur donner toute la place qu’il leur accorde dans son panthéon de la beauté, il ajoute pour quatre d’entre elles des figures « sœurs » héritées de la Grande histoire de l’art… Vinci, Ingres, Delacroix, Edward Burne-Jones… Comme il est dit sur le blog qui lui est consacré (« Notes from the Era of Imperfect Memory« ) « ce n’est plus la peine d’aller au Musée d’Orsay, puisque c’est le Musée qui vient à nous »…





Image 1: vue de l’exposition en Arles
Image 2 et 3: « Passengers », Chris Marker. (Delacroix et Vinci)

Un montage dont le Greffon aurait pu jalouser la paternité dont acte avec cette proposition estivale: Le Greffon fait son Marker… et s’invite virtuellement dans l’exposition de Arles!




Image: La Passagère, Montréal aout 2011

De fait, il n’est pas si difficile pour un œil « cultivé » et à la mémoire visuelle entraînée de recoller les morceaux du trivial d’avec les formes consacrées. C’est un jeu d’association plus proche du marabout de ficelle que de la lecture critique et il n’est pas étonnant que la proposition de Marker ne soulève pas l’enthousiasme. André Gunthert l’exprime très clairement sur le blog du Totem en affirmant: « Toujours fascinantes, ces comparaisons sont interprétées sur un mode historique, où le regard est supposé “retrouver” la culture savante dans les formes plus récentes. » Ce serait au mieux un jeu avec la « mémoire collective » auquel Marker nous inviterait à jouer mais les référents restent assez pompeux pour à travers cet éloge ne pas cacher un jeu plus trivial: Marker prend simplement plaisir à photographier ces jeunes filles (leurs nombres dans l’exposition est là pour en témoigner) et ces collages tiennent plus de la justification à posteriori d’un regard chapardeur et un peu nostalgique posé sur leur jeunesse.

Je ne serais pas le premier à lui jeter la pierre, les transports en commun sont de fait un lieu magnifique de rencontre de « passage » avec ces attitudes d’abandon, ces « poses » associées à une légère mise en scène de soi. Ce sont souvent des détails qui retiennent notre attention et qui dessinent une silhouette.
Finalement, les collages de Marker viennent opposer à la beauté de ces « personnes » singulières qu’ils sont sensés magnifier leur autorité de « chef d’œuvre »,

Afin de continuer ma démonstration par l’image, et après « La Joconde » de Montréal, voici donc quelques photographies de vacances prisent dans le métro New-yorkais. Elles résonnent comme les aveux d’un regard « amateur »! A retrouver sur le Graft dans « La Joconde retrouvée« .


ORDRE et FOULARD

Mercredi, février 2nd, 2011


Image 1: « Affrontements vendredi dans une avenue de Tunis, quelques heures avant la fuite du président Ben Ali. » photo Fethi Belaïd. Le Monde 16-17 janvier 2011.
Image 2: BUREN, HAUTE COUTURE « A partir de ce qu’il appelle ses « photos-souvenirs », Daniel Buren a réalisé 365 carrés de soie Hermès, tous uniques, telles des oeuvres d’art-à-porter ». Beaux-Arts Magazines, octobre 2010.


Vendu 5000 euros l’unité, Buren réaffirme avec ces foulards, l’autoritarisme désinvolte et sectaire de son « outil visuel » (d’une largeur de « plus ou moins » 8,7 cm…). En associant une image sans qualité (Buren posséde sa propre banque d’images de clichés, poncifs, souvenirs) et un cadre passe-partout (c’est le nom que lui donne Buren) doté de sa « marque », l’artiste revendique non sans cynisme l’objet de luxe « en tant qu’art ».

Pour juger de la pseudo neutralité de son « outil », il faut relire le chapitre (cf. extrait ci-dessous) que Guillaume Désanges consacre à la verticalité dans son livre « Théorie de l’art moderne / Théorème de l’art maudit ». Il y déconstruit la tentative de rationalisation du monde qu’impose la ligne verticale de Buren.
Placée en introduction du billet, la photographie des affrontements entre le peuple et les forces de l’ordre à Tunis vient, comme en écho au texte de Désanges, démontrer  symboliquement avec cette casemate couchée sur le côté au motif évocateur, que le renversement d’une dictature est bien le renversement d’un signe dont Buren ou le pouvoir de Ben Ali ont fait un principe de « droiture et d’autorité organisationnelle ».

Vérification et validation de la bande étalon. (photo extraite d’un diaporama présentant la confection des foulards sur le site institutionnelle d’Hermès. droit DR)


VERTICALE

De fait, on note une prédominance immédiate de la verticalité. Idéal archaïque d’une élévation physique mais aussi spirituelle de l’homme. Symbole d’ascension et de progrès, d’absolu, d’arrachement à la pesanteur animale, la verticale représente force et dignité. (…)

Ainsi que, bien sûr, domination. De l’homme sur la nature… et sur les autres. (…) Car il n’y a pas de neutralité au royaume des signes. Et la partition verticale de Buren, inlassablement rejouée, opère elle aussi comme un indice potentiel d’ambition et de domination. Comme une règle à apprendre et à reproduire. En même temps qu’une règle brandie, menaçante. Signe de droiture et d’autorité organisationnelle.


Extraits de « Théorie de l’art moderne / Théorème de l’art maudit » Guillaume Désanges. édition MAC/VAL 2010.




Image 1: « Photos-Souvenirs au Carré Daniel Buren ». Edition Hermès. Chaque Carré est  vendu dans un coffret accompagné du livre.
image 2: « Barrage filtrant organisé par des salariés en grève, mercredi, sur une avenue de Toulouse ». photo: Xavier de Fenoyl. La Croix, 22 octobre 2010

Buren dénomme « photos-souvenirs » son album de famille. L’artiste ne revendique aucune dimension artistique dans ces quelques 400 000 clichés. De ce corpus, Hermès et Buren ont extrait 22 images qui, non sans ironie, sont élevées au rang d’objet de luxe. Elles composent les motifs des foulards, le cadre déclinant dans différents coloris les bandes logotypées D.B.

En vis-à-vis, une autre photo « souvenir », prise dans l’actualité des manifestations d’octobre dernier en France contre la réforme des retraites, autre verticalité déjouée, autre « carré », celui-ci emblématique du monde du travail: la palette.




Daniel Buren – Photos-Souvenirs au Carré from kamel mennour on Vimeo.

Image 1 et vidéo : « Daniel Buren – Photos-Souvenirs au Carré » vidéo de Kamel Mennour à l’occasion de l’exposition à la Monnaie de Paris.Viméo.
Image 2 : « Tunisians climb government buildings outside Prime Minister Mohamed Ghannouchi’s offices in Government Square in Tunis January 25, 2011. »  (Christopher Furlong/Getty Images) The Big Picture.


Pour conclure, la devise de la maison Hermès: « Tout change, rien ne change », pourrait tout aussi bien convenir au travail de Daniel Buren dont l’hégémonie sur le paysage culturel français (sans remettre en question les positions critiques essentielles de travaux plus anciens, période BMPT )  s’apparente aux règnes monarchiques de ces potentats du monde Arabe qui aujourd’hui vacillent. Enfermé dans une logique de pouvoir, et d’argent, (il est à cet égard symptomatique que l’exposition des foulards de Buren se soit déroulé la Monnaie de Paris!) les uns et les autres, pouvoir autocratique et pouvoir culturel institutionnel, restent aveugles aux volontés de changement. Droit dans leurs bottes. Vertigineux.


HELLO DOUBLE RAINBOW

Dimanche, janvier 2nd, 2011




Dans le classement YOUTUBE des vidéos les plus regardées en 2010 (hormis les clips des grands labels), en 6eme position apparait le « Yosemitebear Mountain Giant Double Rainbow 1-8-10″ (cf. ci-dessus)

Vu au jour d’aujourd’hui 23108825 de fois. la video la plus regardée  lors de sa mise en ligne en juillet dernier sur Youtube est le parangon de ces vidéos d’amateurs qui remportent une adhésion planétaire… mais pourquoi donc ? Parce qu’elle contient la graine du succès traquée par toutes les agences de conseils en communication tremblantes devant la concurrence du « consommacteur »: cette graine c’est la « communication émotionnelle », qui fait qu’un simple « message » (ici « Double Rainbow, oh! my God, it’s so intense! »)  véhiculé par une grosse dose « d’émotion » (et il y en a dans la vidéo du « double rainbow »: rire, pleure, extase!) devient la garantie de son succès. Ici, pas ds stratégie, ni plan de communication, mais de  l’ « intelligence émotionnelle » . (Celle là même que réclame Jacques Séguéla faisant du manageur de demain un « rebelle avec un énorme QE » (à retrouver dans la très bonne chronique de Julie Clarini « Les idées claires » sur FC)). Ayant reconnu une émotion commune, l’internaute procède par « gémellité » affective, il calque ses affects sur ceux de la vidéo, se reconnaît, et s’extasie (soit par le rire soit par les larmes) de cette image miroir. C’est l’effet « double rainbow », moi et moi!, peut importe le kitsch, la véracité ou la qualité de ce qui nous est raconté, seul le miroir compte.



Image 1: photo extraite de l’article Stéréoscopie sur Wikipedia
Image 2: Double Rainbow Guy « Bear » Vasquez on Jimmy Kimmel Live, Youtube.

La conséquence de cette reconnaissance et de cette adhésion, c’est l’effet ricochet, le quart d’heure de célébrité warholien pour son créateur et son effet viral (talk show, interview, citations à foison …) puis vient le « buzz créatif », la « rainbow connection »: j’en parle et si possible de façon créative: T shirt, cocktail, parodie, remix etc… labélisés double rainbow.


Image: « The Double Rainbow Cocktail » sur Alcademics.com

La suite: ouvrir une boutique en ligne et rentabiliser l’émotion et le narcissisme. Pour notre ours de Yosemite c’est chose faite avec www.doublerainbowstore.com. (T shirts, tongs, bracelets et même une application Iphone…)





On pourrait aussi lui conseiller d’ouvrir une agence de pub. Fred et Farid viennent justement d’ouvrir une nouvelle enseigne au nom programmatique « HELLO SUNSHINE » et dont la philosophie (« an agency that understands that optimism is what makes you popular ») s’accorde parfaitement avec l’effet double rainbow, Fred précise dans l’interview qui présente le nouveau projet ses ambitions « Une approche fraiche, nouvelle et tout… et attirante pour les clients ». Alors pourquoi pas « HELLO DOUBLE RAINBOW »? D’autant plus que dans la liste des cadeaux que l’agence a commandé au Père Noël il y a… « A magic rainbow over head projector ». Publicitaires, la solution pour vos problèmes en 2011… proposez à vos clients de laisser derrière eux la crise et de regarder vers un avenir atmosphérique et rieur bourré d’intelligence émotionelle. Bonne année!




Image 1: HELLO SUNSHINE – a letter to Santa. FF backstage
Image 2: HELLO SUNSHINE – philosophie.
Image 3: HELLO DOUBLE RAIBOW OH MY GOD, d’après Jonas Claesson