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POUR VOIR…

Lundi, décembre 12th, 2011

Image 1: photo trouvée, banque d’images Grore-images
Image 2: photo Thomas Mailaender, série extrem-tourism-13.jpg

 

Et si on imprimait, « pour voir », toutes (!) les photos publiées sur Flickr en 24 heures?

A l’occasion de ses 10 ans, la revue hollandaise FOAM propose une plateforme d’expositions, d’éditions et d’échanges au titre programmatique « WHAT’s NEXT? The future of photography ». (soit quatre curators invités à donner leur réponse à la question, le numero 29 de la revue y est consacré,  un site dédié et ouvert à la contribution nourrit le débat.)

L’un des quatre curators, Erik Kessels a répondu à sa façon avec une exposition ambigüe: il a fait imprimer puis « déverser » dans les salles de la galerie toutes les photos publiées sur Flickr en 24 heures.

Le blog de la revue Creative Review pose l’enjeu de ce « déballage » de façon exemplaire et dialectique:

« Le but de l’exposition What’s Next? est de provoquer, à l’occasion des 10 ans de Foam, un débat sur le futur de la photographie. Face à l’installation de Kessels, il est difficile de ne pas éprouver une nostalgie pour la photographie passée et de ne pas voir toutes ces images comme un signal fort et négatif qui devrait nous pousser à exercer un contrôle éditorial plus rigoureux face à cette prolifération. En l’occurrence, est-ce le cas dans l’exposition de Kessels?

Ou peut-être faut-il admettre que les sites de partage tels que Flickr, et la facilité d’utilisation des appareils numériques aujourd’hui, nous encouragent à penser différemment notre rapport à la photographie, à la voir comme une  vraie forme artistique démocratique. Pourra-t-il jamais y avoir trop d’images dans le monde? »

A lire en v.o. ici

 



Images de l’exposition au FOAM Museum, Blog CR

Le débat est donc ouvert… et déjà bien lancé: à Arles cet été avec l’exposition From Here On (À partir de maintenant) avec en  co-curator Erik Kessels (un compte rendu sur Rue89, cf. lien ) et aussi à New York en septembre dernier à la Pace Gallery avec  “Social Media”, ou déja en 2007 à Lausanne avec  “Tous photographes“ (à lire le compte rendu d’André Gunthert sur l’archive du Lhivic, (le Laboratoire d’histoire visuelle contemporaine).

 

Il va de soi que la photographie numérique, sa technique et sa diffusion représentent des enjeux qui bousculent le statut (d’auteur, de savoir faire), accordé à l’image (… « à l’heure de sa reproductibilité technique » …) et il est plus que légitime de voir des historiens, des sociologues, des artistes s’emparer de ces nouveaux usages pour les questionner.
Erik Kessels fait autorité dans ce débat. Invité à Arles puis à FOAM, il est sollicité, mais à quel titre?
Erik Kessels est un collectionneur de photographies d’amateurs, dites « vernaculaires ». Il est aussi le directeur de création et cofondateur de l’agence de communication KesselsKramer, basée à Amsterdam (avec des clients aux images fortes et tendances: Diesel, Oxfam, MTV Japon, Nike ou le Hans Brinker Budget Hotel). A lire une interview par le Amsterdam Ad Blog sur son parcours et ses gouts.

Convaincu de la place prépondérante qu’occupe dorénavant les images « amateurs » dans notre quotidien et confronté certainement à des clients pour qui une image c’est aussi simple qu’un clic sur Flickr, Kessels adopte, en tant que publicitaire, une position assez acrobatique qui a fait le succès de son agence: Valoriser l’esthétique « amateur » comme une « tendance ». Ce qui revient à la regarder avec un savant mélange de dérision et d’empathie  comme dans les campagnes multi-primées pour le HBBH.


Images: publicités pour le HBBH. plus ici.




Cette « culture de l’amateur » s’est imposée très récemment comme une nouvelle esthétique de référence dans les agences de communication et des directeurs artistiques plus jeunes que Kessels savent dorénavant parfaitement jouer de la distance et de l’impertinence que permet l’image vernaculaire dans le cadre doré de la publicité. Exemple avec les scènettes burlesques de Transavia tournées avec …une webcam:





De fait, la créativité des consommateurs est de plus en plus débridée par les nouveaux médias, l’accès aux outils et le web communautaire (on parle dorénavant de « consomm-acteur » dans le jargon du marketing). Il n’est pas rare que ce soit eux qui fassent le « buzz » avant que les marques ne le reprennent à leur compte (exemple avec les expressions à base de « Poneys » que l’on retrouve dans la campagne Ikea Njut). L’impertinence de l’amateur parfaitement rodé à la rhétorique de la communication s’impose au point de faire concurrence aux professionnels.


LOW & HIGH


Alors qu’est ce qui dérange dans la proposition de Kessels pour FOAM et que Creative Review pointe du doigt? Plus que la célébration d’une attitude démocratique, (Flickr c’est tout et n’importe quoi, tant mieux) j’y vois le choix de la présentation « tape à l’œil » au mépris des images ainsi « exposées ». Je ne peux pas m’empêcher de juger cynique sa proposition qui consiste à « donner à voir » cet amateurisme (Flickr est le « club de photographes amateurs » d’aujourd’hui) en le répandant ainsi au sol.

Dés 1992, sous l’impulsion de Philippe Mairesse, la banque d’images GRORE-Images a collecté puis plus tard, mis en ligne un ensemble de « photos trouvées » avec comme ligne éditoriale « l’intention de réactiver les gestes d’un partage sans jugement et de montrer sa pertinence dans le monde média de l’image consommable. »
Il y a là une vraie démocratie de l’image avec cette idée que toute image est bonne à être partagée.






Images: captures d’écran, interface site Grore-Images.












Cela a donné lieu à une collaboration avec le studio de graphisme LABOMATIC pour le théâtre des Amandiers à Nanterre. Ces images d’anonymes rejouaient dans l’espace public la surprise que les surréalistes trouvaient dans l’objet trouvé. Une intimité qui s’offre à nous dans toute son étrangeté: Je reconnais une photo de famille, « cela me regarde », mais ce n’est pas la mienne.

Dans L’Amour fou, André Breton rappelle: « La trouvaille d’objet remplit ici rigoureusement le même office que le rêve, en ce sens qu’elle libère l’individu de scrupules affectifs paralysants, le réconforte et lui fait comprendre que l’obstacle qu’il pouvait croire insurmontable est franchi ».

C’est ici que se marque la différence de point de vue: Il y a une libération affective qui passe par l’esthétique dans les photos trouvées et collectées par Grore qui n’est pas effective chez Erik Kessels. Chez le premier, l’image nous est commune et proposée sans retouches et sans « retour sur investissement », chez l’autre, elle semble s’imposer « d’en haut » avec l’autoritarisme du bon goût publicitaire dédouané par des références artistiques. Une ambivalence relevée par Rémi Coignet sur son blog «Des livres et des photos» dans sa critique du livre/objet « Good Luck » publié ce Noël par Kessels avec la romancière Christine Otten: « Pour qui a d’autres références que Marionnaud ou Séphora, la forme boite évoquera peut-être Marcel Duchamp. Et c’est dans ce grand écart entre low et high culture que réside une partie du talent créatif –et publicitaire*– d’Erik Kessels. »

Christine Otten & Erik Kessels, Good Luck, KesselsKramer, diffusion en France par RVB Books.


Un grand écart au service d’un objet ambigu, comme est ambigu le travail d’une partie de ces artistes qui exploitent l’esthétique « low » de la culture populaire afin d’en faire un objet chargé d’une caution « high ». C’est le cas de Thomas Mailaender exposé à Arles cet été, et récemment publié dans la revue FOAM (numero « Happy » avec sa série Self-portraits with $$$$$$). Dans « extrem-tourism » par exemple, il réalise en « collaboration » avec la photographe de volcan Steve Young des autoportraits « sur des volcans » que Young proposent en ligne pour 25$ (sur son site This is it Fantasy photos! Surf a volcano!). C’est la même logique de détournement qui est à l’œuvre dans la publicité Transavia, mais elle s’adresse à nous avec humour, « complice » de nos petits arrangements avec la banalité de notre quotidien. Mailaender lui puise dans l’esthétique des « amateurs » avec « intérêt » car quel sera la pus value de l’image de Young sur le marché de l’art, une fois devenu « autoportrait d’artiste »?

ENJEUX DU POPULAIRE

Mauvais goût revendiqué? Second degré? Provocation? Fascination pour le vulgaire, le kitsch, le régressif? Pourquoi pas mais pour quels enjeux? Le fun répond Thomas Mailaender, sur son projet de banque d’images The Fun Archive. « Here you will find the worth as the best. We are specialised
in stupid, pervert, ugly, shame, extrem, dark, stinky,
speechless, bimbo, sexy, bizare, dazed, foolish, happy,
aphrodisiacal, lamentable, unpleasent, deviant, degenerate,
immature, archaic, painfull but funny pictures. »

Le Fun est le mot magique mais réducteur pour amateur. Sans réduire l’humour de ces images improbables (A voir une « collection des photos les plus troubles/inexplicables de mon Tumblr »), ce regard décalé doit à mon sens conserver la dimension surréaliste d’étrangeté sans se dissoudre dans le fun.




Image 1: « Handicraft », 2008, Thomas Mailaender
Image 2: « Cuiller-soulier » Objet trouvé par André Breton.

André Breton disait dans Enquête sur la sexualité en 1928 « J’ai un goût prononcé pour le fétichisme en matière d’objet ». De même, j’accorde à l’image (à commencer par la « cuiller-soulier » photographiée par Man Ray à la géométrie érotique plus puissante que !e compas de chair de Mailaender) une charge fétichiste et… incandescente pour les pixels du Fun.

CORRESPONDANCES

Vendredi, novembre 4th, 2011

 

 

La FIAC achevée, une série de billets sur le Graft font un point d’actualité sur les rapports entre arts mineurs, publics et arts majeurs, contemporains.

NO REMORSE, NO REGRET (OBEY)

« Obéis ou disparais ». La petite boutique de Shepard Fairey.

VAVANGUER (Domaine public)

Sculpture et espace public, « corps étendu », matelas, Moore, Moulène.

CRU / STRIP (RICHTER)

Correspondance

MISE EN ABIME (Lindsay Lohan)

Jusqu’où l’art contemporain peut-il s’approcher de l’image des stars sans se brûler les ailes?

NAUGHTY PICASSO (« L’Etreinte », 1969)

Picasso est-il un pornographe? (et la FIAC 2010 son lupanar)

VARIANTE VEILHAN 

Sur les rapports entre le Ministère de tutelle et les artistes labellisés « made in France ». (acte manqué)

GAGA CANNIBALE (la vérité nue)

Mercredi, mars 23rd, 2011




Image 1: « The Naked Truth », Lady Gaga, Vogue Japon, sept 2010
Image 2: « Nature morte au carré de viande », Jean-Siméon Chardin, 1730. Musée des Beaux-Arts de Bordeaux

En septembre dernier, alors que se diffusait abondamment sur le net les photos de Lady Gaga revêtue de sa robe de viande, je m’étais retenu de signaler la correspondance entre la robe de Gaga et l’œuvre de Jana Sterbak. Quoique l’effet prédateur de la star sur l’artiste (dont la robe de viande date de 1987) ne fait aucun doute, les emprunts entre art plastique et mass média deviennent si courants que simplement les montrer du doigt revient à « hurler avec les loups ».

Aujourd’hui, avec l’exposition « Tous cannibales » qui se tient à la Maison Rouge à Paris et qui présente justement la robe de Sterback, c’est avec un autre éclairage que je sohaite revenir sur cette correspondance, et mettre Gaga à nue: Une superbe Vanité, miroir narcissique de notre contemporain.





Image 1: « Lady Gaga s’est transformée en Lady Cracra dimanche dernier aux MTV Vidéo Music Awards… » Be
Image 2: « Vanitas: robe de chair pour albinos anorexique », Sterbak, 1987.
Image 3: « Le supplice de Marsyas » Le Titien, 1575-76. Musée national de Kromeriz, République Tchèque.

En septembre 1992, la galerie Nationale du Jeu de Paume alors consacrée aux expositions d’art contemporain présentait en France pour la première fois un ensemble d’œuvres de Jana Sterbak (parmi d’autres artistes, dont deux femmes Nan Goldin et Kiki Smith, mais aussi Mike Kelly et Tunga). Le lien entre les artistes, rassemblés sous le titre générique Désordres, reposait sur des travaux orientés autour du corps et ses frontières (sociales, morales, sexuelles). L’exposition bien nommée avait suscité quelques remous en particulier du fait de cette robe de viande. Que cette « œuvre » composée d’une matière organique  si proche de l’ homme soit soumise à devenir un déchet dans l’espace blanc immaculé du musée était apparue comme une vraie provocation. L’ironie grincante de son titre « Vanitas : robe de chair pour albinos anorexique », marquait les limites d’une société devenue hygiéniste qui préfère détourner les yeux de sa face carnassière et reléguer « extra muros » les abattoirs qui la nourrissent et lui rappellent de façon trop évidente son goût pour le sang.

Il faut relire Georges Bataille et son article « Abattoir » (Dictionnaire critique, paru dans la revue Documents en 1929) et qui commence par ces mots: « L’ abattoir relève de la religion en ce sens que des temples des époques reculées (sans parler de nos jours de ceux des hindous) étaient à double usage, servant en même temps aux implorations et aux tueries ».

On voit bien là tout ce qui atteste d’un jugement hâtif  dans les correspondances relevées entre l’artiste et la star. Car c’est plutôt ce qui les sépare qui ressort d’une attention plus précise aux intentions respectives de Sterbak et de Gaga. L’artiste chassait toute tentative d’associer robe, mode, beauté et glamour. ce dont précisément se sert Lady Gaga pour briller.

Pourquoi m’arraches-tu à moi-même?

Le mythe de Marsyas rapporte l’histoire de ce dieu qui hérite du don de jouer de la flute à deux tuyaux et qui ose, par orgueil relever le défi que lui lance Apollon jaloux. Il finira par perdre la compétition et sera supplicié par Apollon qui tête en bas lui arrachera sa peau. Marsyas aura ces paroles: Pourquoi m’arraches-tu à moi-même?

Que signifie aujourd’hui, pour ses artistes de variété qui défient la notoriété à coup de sur-exposition égotique « être soi-même »?  Jusqu’où leur intégrité, marquée en dernière limite par cette frontière charnelle est-elle encore effective?


Image 1: La « Venerina », mannequin anatomique de cire, par Clemente Susini (1754-1814). Collections Palazzo Poggi. Lien Picasa
Image 2: « Lady Gaga bien en chair (…) » Libération, 15 septembre 2010.

Cette mise à nue ambiguë des Stars (« je m’expose, tu me dévoiles ») et qu’illustre parfaitement le choix de la photo de Libération accompagnée de sa légende, brouille donc les limites entre intégrité et intimité, entre réalisme et fiction.

Comme dans ces mannequins de cire de Clemente Susini, la télé réalité et aujourd’hui internet dissèquent avec une  opiniâtreté chirurgicale les moindre faits et gestes de leurs idoles avec cette intention à peine voilée de mettre à nue l’objet de leur désir. Un désir dont Lady Gaga est, ces dernières années,  l’illustration la plus spectaculaire. (Elle est « suivie » par plus de 8 millions de followers sur Twitter, et elle est la première artiste à avoir franchi la barre des 1 miliards de vue sur Youtube…)



Image 1: Jacques-André Boiffard,  Bouche , photographie illustrant l’article « Bouche » du Dictionnaire Critique de G.Bataille, Documents N°5, 1929.
Image 2:: « Autoportrait », Victor Brauner, 1931 – Centre Pompidou.

Lady Gaga avance en équilibre sur la frontière entre le « bon » et le « mauvais » goût, à la limite de la trangression (au delà avec cette robe de viande). Elle cherche à incarner un espace de fantaisie et de provocation qui la rend désirable.

Ici, il est difficlie de ne pas penser au regard que les Surréalistes ont posé à travers l’objectif de l’appareil photographique. La section consacrée à l’ « Anatomie de l’image » dans la magnifique exposition La subversion des images du Centre Pompidou l’année dernière le disait explicitement: « la photographie est là pour témoigner du corps, de son animalité, de son étrangeté, de sa folie, de sa « beauté convulsive » » (suite). Les Surréalistes ont cherché à libérer le pouvoir de l’œil, imposer la déchirure du regard entre attirance et répulsion, dégoût et fascination, quotidien et merveilleux. En 1993, dans la préface à la réédition du Dictionnaire Critique de Georges Bataille, Bernard Noel écrivait: « Bataille s’aventure à penser ce que la révolte elle-même n’avait su exprimer qu’en la poétisant donc en la couvrant, et qui est la présence irréductible en nous de la vie organique en dépit de toutes les redingotes. »

C’est aussi cela la fascination pour cette robe, la redingote de chair dit la présence irréductible en nous de la vie organique.



Image 1: capture d’écran, Lady Gaga, « The Naked Truth ».
Image 2: Juan Valverde de Amusco, « Anatomia Del Corpo Humano », 1560.


Image 1: Eli Lotar, Aux abattoirs de la Villette, Article « Abattoir », Documents, 1929, n°6
image 2: Lady Gaga attaque Baby Gaga, la glace au lait maternel. Lien Popopotins

Si cette présence de la vie organique, peut nous dégouter au point d’ « être mis en quarantaine », pour paraphraser l’article « Abattoir » cité précédemment de Georges Bataille, c’est qu’elle ose prendre d’assaut « la figure humaine ». En témoigne la photographie de Eli Lotar prise aux abattoirs de La Villette et qui illustre l’article de Bataille. Georges Didi-Huberman dans son livre « La ressemblance informe » fait une description minutieuse et éclairante de ce  » « résidu suprême », le tas informe de ce qui fut animé, puis sacrifié, (…)  la certitude que la « masse sanglante » d’un homme écrasé n’est probablement pas plus « noble » qu’une « chose sanglante » traînant sur le sol d’un abattoir » p.162.

Mais cette même vie organique continue aussi de nous fasciner, de nous attirer, car elle réveille en nous un appétit « cannibal » pour l’autre , un désir de possession, le même que celui qui attire le bébé vers le sein de sa mère. Le lait maternel, source de vie « humaine » et qu’illustre la  Madone se découvrant pour se donner à la « dévoration » du nouveau né. C’est un des concepts majeurs travaillé et mis remarquablement en « scène » par Jeanette Zwingenberger dans l’exposition de la Maison Rouge.

Aussi, ne faut-il pas s’étonner de retrouver ce mariage anthropophage entre vie organique, masse informe, désir régressif, dégustation sucrée, et Lady Gaga dans le rôle de la Madone…  comme recette du succés pour vendre une glace au lait maternel. L’opportunisme du glacier à baptiser sa glace Baby Gaga n’a pas d’autres ambitions, à mon goût, que de nous faire partager la chair et le lait de la Star, icône religieuse profane.



Image 1: Justin Bieber’s Hair Sells for $40,668
Image 2: Reliquaire du cœur d’Anne de Bretagne.

C’est la même fascination pour le corps « sanctifié » et ses reliquats qui justifie les reliquaires profanes ou religieux et la dévotion qui les entourent, dévotion que l’on retrouve intact aujourd’hui lorsque Justin Bieber met aux enchères sur ebay une mèche de ses cheveux, vendu  prés de 99 000 euros. Et pour lui donner cette caution casi de sainteté, l’argent va à une « noble cause ».



Image 1: Kali, Masque. exposition « Tous cannibales », Maison Rouge.
Image 2: Nicola Formichetti, image trouvée, Google image, droit DR

Avec la démocratisation à outrance du « tous photographes » encouragée par les facilités techniques, et son corollaire la disparition de la figure de l’artiste, génie créateur en marge de la société, l’acte créatif s’est trouvé requalifié. D’abord par les artistes eux-mêmes depuis le geste augural des ready-made de Duchamp, ensuite par le discrédit que ce geste a pu susciter dans le grand public. Aujourd’hui, la fracture est consommée et l’art contemporain peine à affirmer sa légitimité critique alors même que l’image devient omniprésente. Le grand public se tourne vers des figures médiatiques plus accessibles et séduisantes, sans toujours considérer que l’image qui les séduit est le double d’une image issu de l’univers d’un artiste.

Ainsi de Lady Gaga qui dessine ses apparitions et ses délires créatifs avec un professionnel de la mode et de l’art, Nicola Formichetti. Tombé dans un « bouillon de culture » dès son enfance, grandissant entre Tokyo et Rome, ce créateur hyper actif sait parfaitement capter l’air du temps qu’il conjuge à une culture cosmopolite et artistique décomplexée. Il recycle, déplace, assemble la haute et la basse culture, marie les chef d’oeuvres avec les stars à paillettes. Sa personnalité dévoreuse me le fait ici comparer à la déesse Kali telle qu’elle est présenté par ce masque à la langue pendante dans l’exposition « Tous cannibales ».



Image 1: Lady Gaga aux MTV Vidéo Music Awards, septembre 2010.
Image 2: Victor Brauner, Conciliation extrême, 1941. Présenté en inroduction de la première salle dans l’exposition « Tous cannibales » à la Maison Rouge.

Lady Gaga a compris que les images ont un pouvoir (séduction ou provocation) et elle a chargé son pygmalion (qui connait leur enjeux et leur hisoire) de lui façonner son image.

Ainsi offerte à l’adoration des masses, elle peut en retour les soumettre à la dépendance de son image. Pour preuve, sur le blog Gagadaily elle vient  d’annoncer que sa page Facebook dépassait dorénavant les… 300 millions de fans et le journal Libération en date du  18 mars, relève que sur son nom elle vient de faire acheter à ses fans pour 250 milliers de dollards, soit 178 000 euros,  de bracelets Lady Gaga en silicone afin d’ aider les victimes des catastrophes au Japon, « sans plus de détails sur la répartition de la somme ».

Alors est-ce Lady Gaga qui s’ offre en partage au monde ou bien elle qui le cannibalise? est-elle sujet à la consommation ou objet de consommation? Dans un article paru l’année dernière dans les Inrockuptibles, Lady Gaga affirmait: « Un jour, tu ne pourras plus entrer dans une supérette sans entendre parler de moi. »

Dans un temple de la consommation, ce sont les vœux crue d’une madone contemporaine.



image 1: page Google images, tag: lady-gaga-viande-vogue
image 2: perspective sur la première salle de l’exposition « Tous cannibales » avec au fond la robe de Jana Sterbak et au premier plan le tableau de V.Brauner, Conciliation extrême.


Etam, « Modern Life »

Mardi, janvier 25th, 2011

Image 1: affiche publicité Etam « Défilé live », janvier 2011, Paris.
Image 2: album « Country Life » Roxy music, 1974.


Etam rejoue la couverture de l’album Country Life de Roxy Music. Sa photographie lui a valu ses lettres de noblesse, elle figure comme l’une des  20 pochettes de disque les plus choquantes dans l’histoire du rock mainstream et à ce titre censurée à sa sortie en 1974 (aux États-Unis, en Espagne, aux Pays-Bas).

De fait, à la plastique des modèles, s’ajoute un coup de flash dont la brutalité rappelle Terry Richardson ou Jurgen Teller, (20 ans plus tôt) ne laissant que peu d’ anatomie dans l’ombre et ce ne sont pas les mains « pudiquement » placées sur les seins ou le sexe qui sont susceptibles de donner le change, bien au contraire. Ainsi, sans pourtant ne rien dévoiler, ces photos chics et glamours illustrent par leur forte charge érotique  l’un des pouvoirs subversifs du rock n’roll. Ironie supplémentaire l’album s’intitule en français « La vie à la campagne » !!

La marque Etam a réalisée ces publicités dans le but de promouvoir un « Défilé live », dont la bande son sera jouée « en live » par des groupes de musique tendances, Beth Ditto, The Kills entre autres. La campagne de pub est accompagnée sur le net par des petits films viraux de jeunes femmes en sous-vêtement qui évoluent dans la rue totalement décomplexées. « La vie à la ville » selon Etam…





On peut comprendre la fascination du fabricant de lingerie pour l’image figurant sur la pochette du disque , mais le rock ne se met pas facilement en ménage avec la publicité et les jeunes filles de la campagne Etam 2011, en adoptant des poses convenues de mannequins de papier glacé, peinent à nous convaincre de les suivre jusqu’à ce défilé affiché rock.
Pour poursuivre l’analogie, ces deux images (Etam et Roxy music) qui se regardent sans se reconnaître, me font penser aux spectateurs médusés découvrant en 1967 la déflagration soul de Sam & Dave. Le concert filmé à Offenbach en Allemagne est sidérant, le face à face entre les jeunes gens collés à leur siège et la puissance du groupe laissent imaginer le gouffre qui séparait encore les deux cultures: blanche européenne et noire américaine.

En 1967, Sam & Dave avaient le pouvoir de bousculer par leur musique leur époque, en 1974 Roxy music provoquait la bienséance par une pochette érotique, aujourd’hui c’est Etam, en associant Beth Ditto ou the Kills à son défilé, qui revendique ce droit d’être la marque décomplexée et transgressive de son temps. Celle qui donne les clés de la liberté aux jeunes filles, elles qui n’ont ainsi plus peur de se promener nue, en Etam, dans la rue.






C’est en définitive plutôt une forme d’ auto-censure que provoque Etam avec ce plagiat, les jeunes filles disparaissant littéralement pour ne laisser voir que la version corrigée de la photo du disque originale, reflet plus juste du pouvoir de la publicité face au rock’n roll.



HELLO DOUBLE RAINBOW

Dimanche, janvier 2nd, 2011




Dans le classement YOUTUBE des vidéos les plus regardées en 2010 (hormis les clips des grands labels), en 6eme position apparait le « Yosemitebear Mountain Giant Double Rainbow 1-8-10″ (cf. ci-dessus)

Vu au jour d’aujourd’hui 23108825 de fois. la video la plus regardée  lors de sa mise en ligne en juillet dernier sur Youtube est le parangon de ces vidéos d’amateurs qui remportent une adhésion planétaire… mais pourquoi donc ? Parce qu’elle contient la graine du succès traquée par toutes les agences de conseils en communication tremblantes devant la concurrence du « consommacteur »: cette graine c’est la « communication émotionnelle », qui fait qu’un simple « message » (ici « Double Rainbow, oh! my God, it’s so intense! »)  véhiculé par une grosse dose « d’émotion » (et il y en a dans la vidéo du « double rainbow »: rire, pleure, extase!) devient la garantie de son succès. Ici, pas ds stratégie, ni plan de communication, mais de  l’ « intelligence émotionnelle » . (Celle là même que réclame Jacques Séguéla faisant du manageur de demain un « rebelle avec un énorme QE » (à retrouver dans la très bonne chronique de Julie Clarini « Les idées claires » sur FC)). Ayant reconnu une émotion commune, l’internaute procède par « gémellité » affective, il calque ses affects sur ceux de la vidéo, se reconnaît, et s’extasie (soit par le rire soit par les larmes) de cette image miroir. C’est l’effet « double rainbow », moi et moi!, peut importe le kitsch, la véracité ou la qualité de ce qui nous est raconté, seul le miroir compte.



Image 1: photo extraite de l’article Stéréoscopie sur Wikipedia
Image 2: Double Rainbow Guy « Bear » Vasquez on Jimmy Kimmel Live, Youtube.

La conséquence de cette reconnaissance et de cette adhésion, c’est l’effet ricochet, le quart d’heure de célébrité warholien pour son créateur et son effet viral (talk show, interview, citations à foison …) puis vient le « buzz créatif », la « rainbow connection »: j’en parle et si possible de façon créative: T shirt, cocktail, parodie, remix etc… labélisés double rainbow.


Image: « The Double Rainbow Cocktail » sur Alcademics.com

La suite: ouvrir une boutique en ligne et rentabiliser l’émotion et le narcissisme. Pour notre ours de Yosemite c’est chose faite avec www.doublerainbowstore.com. (T shirts, tongs, bracelets et même une application Iphone…)





On pourrait aussi lui conseiller d’ouvrir une agence de pub. Fred et Farid viennent justement d’ouvrir une nouvelle enseigne au nom programmatique « HELLO SUNSHINE » et dont la philosophie (« an agency that understands that optimism is what makes you popular ») s’accorde parfaitement avec l’effet double rainbow, Fred précise dans l’interview qui présente le nouveau projet ses ambitions « Une approche fraiche, nouvelle et tout… et attirante pour les clients ». Alors pourquoi pas « HELLO DOUBLE RAINBOW »? D’autant plus que dans la liste des cadeaux que l’agence a commandé au Père Noël il y a… « A magic rainbow over head projector ». Publicitaires, la solution pour vos problèmes en 2011… proposez à vos clients de laisser derrière eux la crise et de regarder vers un avenir atmosphérique et rieur bourré d’intelligence émotionelle. Bonne année!




Image 1: HELLO SUNSHINE – a letter to Santa. FF backstage
Image 2: HELLO SUNSHINE – philosophie.
Image 3: HELLO DOUBLE RAIBOW OH MY GOD, d’après Jonas Claesson