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PROTESTER or LOOTER

Samedi, décembre 31st, 2011



Image 1: Person of the year 2011: The Protester. Time Magazine. déc 2011
Image 2: Icône Russe, ebay. Septembre 2011.
Image 2: « We are the 99 percent », Le 22 décembre 2011.

Donner une image à la contestation

A quoi reconnait-on, au point de faire la Une du Time Magazine, un PROTESTATAIRE ?

Chaque année le Time élit la personnalité de l’année, le plus souvent nominative et reconnue (homme politique, entrepreneur, artiste… ). Cette année, c’est un « anonyme » « à la mode » dixit le Time, qui a été choisi: le « protestataire« : « Depuis la fin des années 60, la protestation n’était plus à la mode. En 2011, elle a effectué un retour en force, gagnant plusieurs parties du monde et faisant tomber des régimes politiques. » Le Time magazine via Infopresse.

L’enjeu a donc été de donner une image à cette « personnalité » qui se devait d’être suffisamment identifiable et explicite pour figurer en couverture. Hors, les protestations (bien souvent les révolutions) de cette année furent l’expression d’un soulèvement collectif, d’une masse d’anonymes qui s’accordent mal avec la figure univoque et donc réductrice de l’image médiatique.

Le représentant de la contestation

Le Time, devant la difficulté, a préféré donner le choix de son image à un « street-artist » reconnu, un représentant « légitime » aux yeux de l’hebdomadaire pour porter la cause des « anti »: Shepard Fairey.
Celui-ci, en détournant Orwell et Carpenter, s’est fait connaitre des milieux artistiques avec son personnage OBEY puis il a connu une gloire internationale en signant l’image phare de la campagne Obama en 2008, HOPE. Depuis, il a ouvert une boutique et livre régulièrement des variantes (en T-shirts, blousons, posters…) autour de ses créations. (A lire sur Le Graft)

Le protestataire de Fairey pour le Time n’a pas d’identité particulière (et donc une image sans frontières à l’heure de la « mondialisation » des révolutions) mais il a le costume officiel et le regard menaçant du jeune contestataire. Or, si la révolte ne va pas sans provocation, c’est une dialectique entendue, il est curieux de voir Fairey donner à la personnalité de l’année les attributs du « pillard ».

 

 

 

Images: The decline and fall of Europe, Time magazine, 22 aout 2011.

Une image apolitique

De fait, cette année, c’est le même Time magazine qui en août, signait une couverture au rouge alarmant avec la silhouette d’un jeune « looter » dans les rues de Londres. A quoi reconnait-on un « pillard » en couverture du Time? A sa capuche, son visage couvert pour cacher son identité et à son regard « camera » menaçant.

En définitive, qu’elle est la différence entre l’image de Fairey et une photo de presse? L’une dessine une icône quand l’autre est indexée sur la réalité.
Sans négliger la part de manipulation d’une photo (ici, explicitement le monochrome rouge), l’image reste en prise avec l’actualité de sa représentation. Fairey, avec son style graphique (une photo réduite à quelques lignes) , son code couleur (noir, rouge, ocre, (anarchie et or)) et l’attention placée dans l’expression du regard construit une image iconique et par la même se coupe de la réalité dans laquelle s’incarne ces révolutions. Il « idéologise » son sujet.

 

 

Looters from Tiane Doan na Champassak on Vimeo.
et image: London’s Burning


Camille Claudel, « Tête de Brigand », musée des beaux-arts de Reims.
Il y a une fascination pour ces jeunes anonymes qui portent le costume du combattant urbain et viennent s’en prendre aux symboles du pouvoir (économique ou politique). Le photographe Tiane Doan na Champassak a publié cette année un petit livre, « Looters » qui dit bien cette attirance pour l’esthétisme de la révolte. En isolant et en agrandissant des visages à partir de photos prises lors des émeutes de Londres, Champassak isole ces garçons de leur contexte. Le but est certainement de se comporter comme une camera de surveillance et de dénoncer l’œil panoptique de ces caméras omniprésentes à Londres, mais la pixellisation des visages et du coup le trouble des identités, en font des personnages fantomatiques, des images atemporelles, mystérieuses voir héroïques.

L’image du marginale, lorsqu’il est présenté comme telle (ici des pillards),  qualifie et stigmatise. Dans le buste de Camille Claudel, le titre de l’œuvre « Le Brigand », au delà de la toise magnifique du regard, inscrit dans les pommettes saillantes, les cheveux en bataille, … le gitan ou le Maure.

Le masque de la révolte

Trouver un visage dont les médias puissent s’emparer tout en gardant l’anonymat, c’est ce qu’on fait les « protestataires » en s’appropriant le masque de « V », le « combattant pour la liberté » du film « V pour Vendetta » sortie en 2006 (faisant la recette du merchandising de la Warner pour l’année 2011!). Très vite, l’image s’est imposée comme une image médiatiquement forte, et Shepard Fairey ne s’y est pas trompé puisqu’il a tôt fait de détourner sa propre image de Barack Obama avec le masque de V afin de lui redonner une dimension utopiste et la rendre ainsi aux protestataires de Occupy Wall Street (se redonnant au passage une légitimité contestataire).

 

 

 

Image 1: Manifestation Paris, place de l’Hotel de Ville, septembre 2011. photo olivier roubert
Image 2: Shepard Fairey, HOPE « V », 2011
Image 3: Skateboard Obama Despair. « Freedom products for Liberty lovers« . Created By Libertymaniacs.
Image 4: OBEY / DISOBEY.
Détournements de Fairey
Images 5&6: Tumblr « We are the 99 percent« .

Mais le personnage générique de « V » ne dit pas toute la complexité actuelle des revendications et  il donne un masque « anonyme » aux mouvements de protestations. En ce sens, il ne s’éloigne pas radicalement de la proposition de Fairey. Donc trop exposé, vous êtes stigmatisé, trop caché vous devenez une icône.

Sortir de l’anonymat

Si les mouvements de protestation de cette année ont pris une telle ampleur, c’est bien parce que des dominés ont décidé de revendiquer leur part, faisant de leur faiblesse une force: « Nous sommes les 99% » (de dominés). Cela commence par la revendication de leur identité, fut-elle d’opprimée. Car, déconsidéré, le dominé n’a pas de poids (économique, social…) et donc pas d’image. Il sait que sa situation n’est pas « photogénique », et que la cosmétique médiatique de la « belle image » le place dans la marge.

La réaction des manifestants autour du mouvement « occupy wall street » est en ce sens manifeste. Afin de donner un sens et une image à leur protestation, ils ont ouvert un Tumblr afin d’écrire sur leur situation et se sont photographiés en plaçant le plus souvent devant leur visage la raison de leur colère: Un « récit de vie » comme le dit André Gunthert « avec des mots sur un visage »: « Pas la manifestation d’une foule indistincte et rageuse, dont on ne percevrait que les cris et les slogans raccourcis par les médias, mais une collection de vies qui disent chacune, en détail, avec des mots sur un visage, les ratés du processus ». « Des mots sur un visage« , L’Atelier des icônes, 12 octobre 2011.

Exit la foule et la rage, les cris et les slogans « raccourcis » par les médias (à l’image du contestataire « stylisé » de Fairey « raccourci » de sa dimension politique), mais, l’individuation de la revendication (chacun porte sa propre histoire) dans une image collective.


(…) mais de ce jour vous êtes un étranger parmi nous

Pour finir, deux images fortes qui associent identités et anonymats dans un monde capitaliste globalisé:
- les « 99% » revendiquent leur droit pour un avenir meilleur et commun en dévoilant leur vie. Dans le film, âpre et poignant (solaire aussi) de Sylvain Georges, « Qu’ils reposent en révolte (des figures de guerres) » sortie en novembre dernier, des migrants à Calais tentent de faire disparaître toute trace de leur identité en marquant leurs empreintes digitales avec une vis chauffée à blanc. En devenant totalement des « anonymes » ils espèrent trouver une possibilité d’exister avec le statut d’invisible dans l’espace Schengen. De la même manière Sylvain Georges a choisi pour l’affiche de son film une image d’un migrant dormant le visage totalement masqué pour se protéger du froid. Sans visage et sans regard, il devient la métaphore de sa condition de migrant: paria invisible…

Quel est le pouvoir de l’image pour incarner les « protestataires »?

L’image est un relais puissant des mouvements et une arme de pression sur les gouvernements, institutions, pouvoirs. Mais, qu’en est-il de l’image témoin? Qui se souvient du visage de Mohamed Bouazizi?… Pourtant son geste mortel fut suffisamment évocateur pour déclencher la révolution en Tunisie et reste inscrit dans les mémoires. On a pris coutume de dire « une image vaut mille mots » mais ici, son geste vaut mille images.

Dans un commentaire laissé par un internaute pour accompagner le titre de Gil Scott Heron – « The Revolution Will Not Be Televised « , il est dit «  »The Revolution will not be tweeted, made your friend on Facebook, or uploaded to You Tube. The Revolution will not be digitized. »

ESCAPE FROM… ART

Vendredi, octobre 21st, 2011

Image 1: publicité pour le festival SESC_Videobrasil par fnazcasp, oct 2011.
Image 2: Brazil de Terry Gilliam, 1985.

« S’ÉCHAPPER » MAIS GRÂCE A QUOI? L’image…

Dans le film culte Brazil de Terry Gilliam, le monde de la bureaucratie est une fourmilière grise et agitée où circule des fonctionnaires aux bras chargés de dossiers de papiers. Lorsque le contremaitre se décide à leur tourner le dos, les écrans clandestins font leur apparition et les petits bonshommes tels des papillons viennent se coller à la lumière d’un western.

Pour promouvoir le festival de video, performance, installation et art plastique de Sao Paulo Videobrasil, l’agence de publicité brésilienne F/Nazca Saatchi & Saatchi a proposé une variante du film de Gilliam. Soit un homme dont l’univers se réduit à …une cage d’ascenseur et dont le salut semble bien être ce bouton « SORTIE DE SECOURS » (pour le festival).  Le film est une citation anxiogène et parfaitement réalisé de Brazil.

Les deux vidéos sont à retrouver sur le Graft. ICI

Mais si l’on suit la démonstration de Gilliam, c’est vers une autre illusion que nous dirige les publicitaires.
Car l’image animée de l’écran dans Brazil est le miroir-aux-alouettes d’un monde soumis à l’oppression, un échappatoire. Hors les artistes ont pour ambition de ne pas esquiver la réalité et de travailler à révéler les images qui nous gouvernent (peu importe ensuite que ce soit dans la confrontation ou dans l’esquive).

Alors, faut-il oui ou non appuyer sur le bouton ESCAPE de la publicité?…

Les questions qui demeurent: Est-ce que les publicitaires sont les mieux placés pour trouver une solution au « monde tel qu’il va » ? Faut-il faire la promotion d’un évènement artistique? Si oui, comment? (la question vaut pour les musées dont la communication est bien souvent pathétique)  Les artistes concernés ne doivent-ils pas prendre en charge cette question de la « communication »? Ou plus globalement, qu’est ce que les artistes comprennent des enjeux de l’image instrumentalisée dans la communication et mise au service de la promotion? Sont-ils eux même, par désir de reconnaissance, hors de portée de l’instrumentalisation de leur propre « image »?

La joconde de passage

Mardi, septembre 6th, 2011

Image: Montage, jeune femme, bus Montréal, aout 2011 et La Joconde.


Le grand Chris Marker est l’invité de marque des Rencontres d’Arles cette année (un festival à nouveau « tendance » si l’on en croit la couverture médiatique). Avec plus de 300 images (photos et vidéos), l’artiste, cinéaste, écrivain…, aujourd’hui âgé de 90 ans! sera au « coeur des rencontres« .

Dans une de ses séries récentes exposées pour la première fois, Marker nous fait la démonstration de son empathie pour les figures anonymes, les « Passagers » du quotidien.

Afin de leur donner toute la place qu’il leur accorde dans son panthéon de la beauté, il ajoute pour quatre d’entre elles des figures « sœurs » héritées de la Grande histoire de l’art… Vinci, Ingres, Delacroix, Edward Burne-Jones… Comme il est dit sur le blog qui lui est consacré (« Notes from the Era of Imperfect Memory« ) « ce n’est plus la peine d’aller au Musée d’Orsay, puisque c’est le Musée qui vient à nous »…





Image 1: vue de l’exposition en Arles
Image 2 et 3: « Passengers », Chris Marker. (Delacroix et Vinci)

Un montage dont le Greffon aurait pu jalouser la paternité dont acte avec cette proposition estivale: Le Greffon fait son Marker… et s’invite virtuellement dans l’exposition de Arles!




Image: La Passagère, Montréal aout 2011

De fait, il n’est pas si difficile pour un œil « cultivé » et à la mémoire visuelle entraînée de recoller les morceaux du trivial d’avec les formes consacrées. C’est un jeu d’association plus proche du marabout de ficelle que de la lecture critique et il n’est pas étonnant que la proposition de Marker ne soulève pas l’enthousiasme. André Gunthert l’exprime très clairement sur le blog du Totem en affirmant: « Toujours fascinantes, ces comparaisons sont interprétées sur un mode historique, où le regard est supposé “retrouver” la culture savante dans les formes plus récentes. » Ce serait au mieux un jeu avec la « mémoire collective » auquel Marker nous inviterait à jouer mais les référents restent assez pompeux pour à travers cet éloge ne pas cacher un jeu plus trivial: Marker prend simplement plaisir à photographier ces jeunes filles (leurs nombres dans l’exposition est là pour en témoigner) et ces collages tiennent plus de la justification à posteriori d’un regard chapardeur et un peu nostalgique posé sur leur jeunesse.

Je ne serais pas le premier à lui jeter la pierre, les transports en commun sont de fait un lieu magnifique de rencontre de « passage » avec ces attitudes d’abandon, ces « poses » associées à une légère mise en scène de soi. Ce sont souvent des détails qui retiennent notre attention et qui dessinent une silhouette.
Finalement, les collages de Marker viennent opposer à la beauté de ces « personnes » singulières qu’ils sont sensés magnifier leur autorité de « chef d’œuvre »,

Afin de continuer ma démonstration par l’image, et après « La Joconde » de Montréal, voici donc quelques photographies de vacances prisent dans le métro New-yorkais. Elles résonnent comme les aveux d’un regard « amateur »! A retrouver sur le Graft dans « La Joconde retrouvée« .


VACARME / SATIETE

Mardi, juillet 26th, 2011



Image 1: « SACIETE DE CONSOMMATION » Paris, Pigalle, juillet 2011
Image 2: « Bruit blanc » Montage d’images. 2009

Extrait de l’édito du dernier numero de le revue Vacarme.
A retrouver en ligne ici.

MARABOUT DE FICELLE
par Philippe Mangeot & Carole Peclers

Un mot manque au français, qui existe dans d’autres langues : l’italien dit zibaldone, l’anglais parle de commonplace book. L’un comme l’autre désignent ces carnets où l’on copie et recueille, sans plan ni discrimination, les poèmes aimés et les recettes de cuisine, les articles de journaux et les prières, les lettres et les tableaux des poids et des mesures. La pratique est ancienne, les humanistes italiens s’y employaient, les étudiants britanniques également. Les ouvrages qui en procèdent tiennent un peu du grenier, un peu de la réserve.

Ce nouveau numéro de Vacarme est un zibaldone…

Retrouvé dans les strates de montages et d’archives du Greffon, ces « zibaldones arrangés » (merci Vacarme), sorte de marabout de ficelle à partir du flot d’image que je retiens du quotidien.

« Mis à jour il y a plus d’un an », comme le dit la légende des « Bruit blanc »… le Greffon lui reste muet depuis près de quatre mois, moins pour le Graft, (je vous fais grâce de la longue liste des billets envisagés et non avenues). Mais la page blanche oppose une distance aux bruits des images et je n’ai pas trouvé la forme pour troubler cette « pause ».

La solution est peut-être dans ce très beau numero d’été de Vacarme qui regroupe une sélection de textes souvent devenus introuvables (cela commence par ces « quelques gestes » de Serge Daney qui m’invite à associer l’œil, à la main, et à la fin, à la parole).et qui annoncent une nouvelle formule pour le prochain numero… je compte sur l’effet d’entraînement!

Maintenant s’installe le silence des « vacances », et je l’espère le désir de reprendre ce blog au retour, avec Gestes et Fracas!

GAGA CANNIBALE (la vérité nue)

Mercredi, mars 23rd, 2011




Image 1: « The Naked Truth », Lady Gaga, Vogue Japon, sept 2010
Image 2: « Nature morte au carré de viande », Jean-Siméon Chardin, 1730. Musée des Beaux-Arts de Bordeaux

En septembre dernier, alors que se diffusait abondamment sur le net les photos de Lady Gaga revêtue de sa robe de viande, je m’étais retenu de signaler la correspondance entre la robe de Gaga et l’œuvre de Jana Sterbak. Quoique l’effet prédateur de la star sur l’artiste (dont la robe de viande date de 1987) ne fait aucun doute, les emprunts entre art plastique et mass média deviennent si courants que simplement les montrer du doigt revient à « hurler avec les loups ».

Aujourd’hui, avec l’exposition « Tous cannibales » qui se tient à la Maison Rouge à Paris et qui présente justement la robe de Sterback, c’est avec un autre éclairage que je sohaite revenir sur cette correspondance, et mettre Gaga à nue: Une superbe Vanité, miroir narcissique de notre contemporain.





Image 1: « Lady Gaga s’est transformée en Lady Cracra dimanche dernier aux MTV Vidéo Music Awards… » Be
Image 2: « Vanitas: robe de chair pour albinos anorexique », Sterbak, 1987.
Image 3: « Le supplice de Marsyas » Le Titien, 1575-76. Musée national de Kromeriz, République Tchèque.

En septembre 1992, la galerie Nationale du Jeu de Paume alors consacrée aux expositions d’art contemporain présentait en France pour la première fois un ensemble d’œuvres de Jana Sterbak (parmi d’autres artistes, dont deux femmes Nan Goldin et Kiki Smith, mais aussi Mike Kelly et Tunga). Le lien entre les artistes, rassemblés sous le titre générique Désordres, reposait sur des travaux orientés autour du corps et ses frontières (sociales, morales, sexuelles). L’exposition bien nommée avait suscité quelques remous en particulier du fait de cette robe de viande. Que cette « œuvre » composée d’une matière organique  si proche de l’ homme soit soumise à devenir un déchet dans l’espace blanc immaculé du musée était apparue comme une vraie provocation. L’ironie grincante de son titre « Vanitas : robe de chair pour albinos anorexique », marquait les limites d’une société devenue hygiéniste qui préfère détourner les yeux de sa face carnassière et reléguer « extra muros » les abattoirs qui la nourrissent et lui rappellent de façon trop évidente son goût pour le sang.

Il faut relire Georges Bataille et son article « Abattoir » (Dictionnaire critique, paru dans la revue Documents en 1929) et qui commence par ces mots: « L’ abattoir relève de la religion en ce sens que des temples des époques reculées (sans parler de nos jours de ceux des hindous) étaient à double usage, servant en même temps aux implorations et aux tueries ».

On voit bien là tout ce qui atteste d’un jugement hâtif  dans les correspondances relevées entre l’artiste et la star. Car c’est plutôt ce qui les sépare qui ressort d’une attention plus précise aux intentions respectives de Sterbak et de Gaga. L’artiste chassait toute tentative d’associer robe, mode, beauté et glamour. ce dont précisément se sert Lady Gaga pour briller.

Pourquoi m’arraches-tu à moi-même?

Le mythe de Marsyas rapporte l’histoire de ce dieu qui hérite du don de jouer de la flute à deux tuyaux et qui ose, par orgueil relever le défi que lui lance Apollon jaloux. Il finira par perdre la compétition et sera supplicié par Apollon qui tête en bas lui arrachera sa peau. Marsyas aura ces paroles: Pourquoi m’arraches-tu à moi-même?

Que signifie aujourd’hui, pour ses artistes de variété qui défient la notoriété à coup de sur-exposition égotique « être soi-même »?  Jusqu’où leur intégrité, marquée en dernière limite par cette frontière charnelle est-elle encore effective?


Image 1: La « Venerina », mannequin anatomique de cire, par Clemente Susini (1754-1814). Collections Palazzo Poggi. Lien Picasa
Image 2: « Lady Gaga bien en chair (…) » Libération, 15 septembre 2010.

Cette mise à nue ambiguë des Stars (« je m’expose, tu me dévoiles ») et qu’illustre parfaitement le choix de la photo de Libération accompagnée de sa légende, brouille donc les limites entre intégrité et intimité, entre réalisme et fiction.

Comme dans ces mannequins de cire de Clemente Susini, la télé réalité et aujourd’hui internet dissèquent avec une  opiniâtreté chirurgicale les moindre faits et gestes de leurs idoles avec cette intention à peine voilée de mettre à nue l’objet de leur désir. Un désir dont Lady Gaga est, ces dernières années,  l’illustration la plus spectaculaire. (Elle est « suivie » par plus de 8 millions de followers sur Twitter, et elle est la première artiste à avoir franchi la barre des 1 miliards de vue sur Youtube…)



Image 1: Jacques-André Boiffard,  Bouche , photographie illustrant l’article « Bouche » du Dictionnaire Critique de G.Bataille, Documents N°5, 1929.
Image 2:: « Autoportrait », Victor Brauner, 1931 – Centre Pompidou.

Lady Gaga avance en équilibre sur la frontière entre le « bon » et le « mauvais » goût, à la limite de la trangression (au delà avec cette robe de viande). Elle cherche à incarner un espace de fantaisie et de provocation qui la rend désirable.

Ici, il est difficlie de ne pas penser au regard que les Surréalistes ont posé à travers l’objectif de l’appareil photographique. La section consacrée à l’ « Anatomie de l’image » dans la magnifique exposition La subversion des images du Centre Pompidou l’année dernière le disait explicitement: « la photographie est là pour témoigner du corps, de son animalité, de son étrangeté, de sa folie, de sa « beauté convulsive » » (suite). Les Surréalistes ont cherché à libérer le pouvoir de l’œil, imposer la déchirure du regard entre attirance et répulsion, dégoût et fascination, quotidien et merveilleux. En 1993, dans la préface à la réédition du Dictionnaire Critique de Georges Bataille, Bernard Noel écrivait: « Bataille s’aventure à penser ce que la révolte elle-même n’avait su exprimer qu’en la poétisant donc en la couvrant, et qui est la présence irréductible en nous de la vie organique en dépit de toutes les redingotes. »

C’est aussi cela la fascination pour cette robe, la redingote de chair dit la présence irréductible en nous de la vie organique.



Image 1: capture d’écran, Lady Gaga, « The Naked Truth ».
Image 2: Juan Valverde de Amusco, « Anatomia Del Corpo Humano », 1560.


Image 1: Eli Lotar, Aux abattoirs de la Villette, Article « Abattoir », Documents, 1929, n°6
image 2: Lady Gaga attaque Baby Gaga, la glace au lait maternel. Lien Popopotins

Si cette présence de la vie organique, peut nous dégouter au point d’ « être mis en quarantaine », pour paraphraser l’article « Abattoir » cité précédemment de Georges Bataille, c’est qu’elle ose prendre d’assaut « la figure humaine ». En témoigne la photographie de Eli Lotar prise aux abattoirs de La Villette et qui illustre l’article de Bataille. Georges Didi-Huberman dans son livre « La ressemblance informe » fait une description minutieuse et éclairante de ce  » « résidu suprême », le tas informe de ce qui fut animé, puis sacrifié, (…)  la certitude que la « masse sanglante » d’un homme écrasé n’est probablement pas plus « noble » qu’une « chose sanglante » traînant sur le sol d’un abattoir » p.162.

Mais cette même vie organique continue aussi de nous fasciner, de nous attirer, car elle réveille en nous un appétit « cannibal » pour l’autre , un désir de possession, le même que celui qui attire le bébé vers le sein de sa mère. Le lait maternel, source de vie « humaine » et qu’illustre la  Madone se découvrant pour se donner à la « dévoration » du nouveau né. C’est un des concepts majeurs travaillé et mis remarquablement en « scène » par Jeanette Zwingenberger dans l’exposition de la Maison Rouge.

Aussi, ne faut-il pas s’étonner de retrouver ce mariage anthropophage entre vie organique, masse informe, désir régressif, dégustation sucrée, et Lady Gaga dans le rôle de la Madone…  comme recette du succés pour vendre une glace au lait maternel. L’opportunisme du glacier à baptiser sa glace Baby Gaga n’a pas d’autres ambitions, à mon goût, que de nous faire partager la chair et le lait de la Star, icône religieuse profane.



Image 1: Justin Bieber’s Hair Sells for $40,668
Image 2: Reliquaire du cœur d’Anne de Bretagne.

C’est la même fascination pour le corps « sanctifié » et ses reliquats qui justifie les reliquaires profanes ou religieux et la dévotion qui les entourent, dévotion que l’on retrouve intact aujourd’hui lorsque Justin Bieber met aux enchères sur ebay une mèche de ses cheveux, vendu  prés de 99 000 euros. Et pour lui donner cette caution casi de sainteté, l’argent va à une « noble cause ».



Image 1: Kali, Masque. exposition « Tous cannibales », Maison Rouge.
Image 2: Nicola Formichetti, image trouvée, Google image, droit DR

Avec la démocratisation à outrance du « tous photographes » encouragée par les facilités techniques, et son corollaire la disparition de la figure de l’artiste, génie créateur en marge de la société, l’acte créatif s’est trouvé requalifié. D’abord par les artistes eux-mêmes depuis le geste augural des ready-made de Duchamp, ensuite par le discrédit que ce geste a pu susciter dans le grand public. Aujourd’hui, la fracture est consommée et l’art contemporain peine à affirmer sa légitimité critique alors même que l’image devient omniprésente. Le grand public se tourne vers des figures médiatiques plus accessibles et séduisantes, sans toujours considérer que l’image qui les séduit est le double d’une image issu de l’univers d’un artiste.

Ainsi de Lady Gaga qui dessine ses apparitions et ses délires créatifs avec un professionnel de la mode et de l’art, Nicola Formichetti. Tombé dans un « bouillon de culture » dès son enfance, grandissant entre Tokyo et Rome, ce créateur hyper actif sait parfaitement capter l’air du temps qu’il conjuge à une culture cosmopolite et artistique décomplexée. Il recycle, déplace, assemble la haute et la basse culture, marie les chef d’oeuvres avec les stars à paillettes. Sa personnalité dévoreuse me le fait ici comparer à la déesse Kali telle qu’elle est présenté par ce masque à la langue pendante dans l’exposition « Tous cannibales ».



Image 1: Lady Gaga aux MTV Vidéo Music Awards, septembre 2010.
Image 2: Victor Brauner, Conciliation extrême, 1941. Présenté en inroduction de la première salle dans l’exposition « Tous cannibales » à la Maison Rouge.

Lady Gaga a compris que les images ont un pouvoir (séduction ou provocation) et elle a chargé son pygmalion (qui connait leur enjeux et leur hisoire) de lui façonner son image.

Ainsi offerte à l’adoration des masses, elle peut en retour les soumettre à la dépendance de son image. Pour preuve, sur le blog Gagadaily elle vient  d’annoncer que sa page Facebook dépassait dorénavant les… 300 millions de fans et le journal Libération en date du  18 mars, relève que sur son nom elle vient de faire acheter à ses fans pour 250 milliers de dollards, soit 178 000 euros,  de bracelets Lady Gaga en silicone afin d’ aider les victimes des catastrophes au Japon, « sans plus de détails sur la répartition de la somme ».

Alors est-ce Lady Gaga qui s’ offre en partage au monde ou bien elle qui le cannibalise? est-elle sujet à la consommation ou objet de consommation? Dans un article paru l’année dernière dans les Inrockuptibles, Lady Gaga affirmait: « Un jour, tu ne pourras plus entrer dans une supérette sans entendre parler de moi. »

Dans un temple de la consommation, ce sont les vœux crue d’une madone contemporaine.



image 1: page Google images, tag: lady-gaga-viande-vogue
image 2: perspective sur la première salle de l’exposition « Tous cannibales » avec au fond la robe de Jana Sterbak et au premier plan le tableau de V.Brauner, Conciliation extrême.