ORDRE et FOULARD

février 2nd, 2011


Image 1: « Affrontements vendredi dans une avenue de Tunis, quelques heures avant la fuite du président Ben Ali. » photo Fethi Belaïd. Le Monde 16-17 janvier 2011.
Image 2: BUREN, HAUTE COUTURE « A partir de ce qu’il appelle ses « photos-souvenirs », Daniel Buren a réalisé 365 carrés de soie Hermès, tous uniques, telles des oeuvres d’art-à-porter ». Beaux-Arts Magazines, octobre 2010.


Vendu 5000 euros l’unité, Buren réaffirme avec ces foulards, l’autoritarisme désinvolte et sectaire de son « outil visuel » (d’une largeur de « plus ou moins » 8,7 cm…). En associant une image sans qualité (Buren posséde sa propre banque d’images de clichés, poncifs, souvenirs) et un cadre passe-partout (c’est le nom que lui donne Buren) doté de sa « marque », l’artiste revendique non sans cynisme l’objet de luxe « en tant qu’art ».

Pour juger de la pseudo neutralité de son « outil », il faut relire le chapitre (cf. extrait ci-dessous) que Guillaume Désanges consacre à la verticalité dans son livre « Théorie de l’art moderne / Théorème de l’art maudit ». Il y déconstruit la tentative de rationalisation du monde qu’impose la ligne verticale de Buren.
Placée en introduction du billet, la photographie des affrontements entre le peuple et les forces de l’ordre à Tunis vient, comme en écho au texte de Désanges, démontrer  symboliquement avec cette casemate couchée sur le côté au motif évocateur, que le renversement d’une dictature est bien le renversement d’un signe dont Buren ou le pouvoir de Ben Ali ont fait un principe de « droiture et d’autorité organisationnelle ».

Vérification et validation de la bande étalon. (photo extraite d’un diaporama présentant la confection des foulards sur le site institutionnelle d’Hermès. droit DR)


VERTICALE

De fait, on note une prédominance immédiate de la verticalité. Idéal archaïque d’une élévation physique mais aussi spirituelle de l’homme. Symbole d’ascension et de progrès, d’absolu, d’arrachement à la pesanteur animale, la verticale représente force et dignité. (…)

Ainsi que, bien sûr, domination. De l’homme sur la nature… et sur les autres. (…) Car il n’y a pas de neutralité au royaume des signes. Et la partition verticale de Buren, inlassablement rejouée, opère elle aussi comme un indice potentiel d’ambition et de domination. Comme une règle à apprendre et à reproduire. En même temps qu’une règle brandie, menaçante. Signe de droiture et d’autorité organisationnelle.


Extraits de « Théorie de l’art moderne / Théorème de l’art maudit » Guillaume Désanges. édition MAC/VAL 2010.




Image 1: « Photos-Souvenirs au Carré Daniel Buren ». Edition Hermès. Chaque Carré est  vendu dans un coffret accompagné du livre.
image 2: « Barrage filtrant organisé par des salariés en grève, mercredi, sur une avenue de Toulouse ». photo: Xavier de Fenoyl. La Croix, 22 octobre 2010

Buren dénomme « photos-souvenirs » son album de famille. L’artiste ne revendique aucune dimension artistique dans ces quelques 400 000 clichés. De ce corpus, Hermès et Buren ont extrait 22 images qui, non sans ironie, sont élevées au rang d’objet de luxe. Elles composent les motifs des foulards, le cadre déclinant dans différents coloris les bandes logotypées D.B.

En vis-à-vis, une autre photo « souvenir », prise dans l’actualité des manifestations d’octobre dernier en France contre la réforme des retraites, autre verticalité déjouée, autre « carré », celui-ci emblématique du monde du travail: la palette.




Daniel Buren – Photos-Souvenirs au Carré from kamel mennour on Vimeo.

Image 1 et vidéo : « Daniel Buren – Photos-Souvenirs au Carré » vidéo de Kamel Mennour à l’occasion de l’exposition à la Monnaie de Paris.Viméo.
Image 2 : « Tunisians climb government buildings outside Prime Minister Mohamed Ghannouchi’s offices in Government Square in Tunis January 25, 2011. »  (Christopher Furlong/Getty Images) The Big Picture.


Pour conclure, la devise de la maison Hermès: « Tout change, rien ne change », pourrait tout aussi bien convenir au travail de Daniel Buren dont l’hégémonie sur le paysage culturel français (sans remettre en question les positions critiques essentielles de travaux plus anciens, période BMPT )  s’apparente aux règnes monarchiques de ces potentats du monde Arabe qui aujourd’hui vacillent. Enfermé dans une logique de pouvoir, et d’argent, (il est à cet égard symptomatique que l’exposition des foulards de Buren se soit déroulé la Monnaie de Paris!) les uns et les autres, pouvoir autocratique et pouvoir culturel institutionnel, restent aveugles aux volontés de changement. Droit dans leurs bottes. Vertigineux.


Etam, « Modern Life »

janvier 25th, 2011

Image 1: affiche publicité Etam « Défilé live », janvier 2011, Paris.
Image 2: album « Country Life » Roxy music, 1974.


Etam rejoue la couverture de l’album Country Life de Roxy Music. Sa photographie lui a valu ses lettres de noblesse, elle figure comme l’une des  20 pochettes de disque les plus choquantes dans l’histoire du rock mainstream et à ce titre censurée à sa sortie en 1974 (aux États-Unis, en Espagne, aux Pays-Bas).

De fait, à la plastique des modèles, s’ajoute un coup de flash dont la brutalité rappelle Terry Richardson ou Jurgen Teller, (20 ans plus tôt) ne laissant que peu d’ anatomie dans l’ombre et ce ne sont pas les mains « pudiquement » placées sur les seins ou le sexe qui sont susceptibles de donner le change, bien au contraire. Ainsi, sans pourtant ne rien dévoiler, ces photos chics et glamours illustrent par leur forte charge érotique  l’un des pouvoirs subversifs du rock n’roll. Ironie supplémentaire l’album s’intitule en français « La vie à la campagne » !!

La marque Etam a réalisée ces publicités dans le but de promouvoir un « Défilé live », dont la bande son sera jouée « en live » par des groupes de musique tendances, Beth Ditto, The Kills entre autres. La campagne de pub est accompagnée sur le net par des petits films viraux de jeunes femmes en sous-vêtement qui évoluent dans la rue totalement décomplexées. « La vie à la ville » selon Etam…





On peut comprendre la fascination du fabricant de lingerie pour l’image figurant sur la pochette du disque , mais le rock ne se met pas facilement en ménage avec la publicité et les jeunes filles de la campagne Etam 2011, en adoptant des poses convenues de mannequins de papier glacé, peinent à nous convaincre de les suivre jusqu’à ce défilé affiché rock.
Pour poursuivre l’analogie, ces deux images (Etam et Roxy music) qui se regardent sans se reconnaître, me font penser aux spectateurs médusés découvrant en 1967 la déflagration soul de Sam & Dave. Le concert filmé à Offenbach en Allemagne est sidérant, le face à face entre les jeunes gens collés à leur siège et la puissance du groupe laissent imaginer le gouffre qui séparait encore les deux cultures: blanche européenne et noire américaine.

En 1967, Sam & Dave avaient le pouvoir de bousculer par leur musique leur époque, en 1974 Roxy music provoquait la bienséance par une pochette érotique, aujourd’hui c’est Etam, en associant Beth Ditto ou the Kills à son défilé, qui revendique ce droit d’être la marque décomplexée et transgressive de son temps. Celle qui donne les clés de la liberté aux jeunes filles, elles qui n’ont ainsi plus peur de se promener nue, en Etam, dans la rue.






C’est en définitive plutôt une forme d’ auto-censure que provoque Etam avec ce plagiat, les jeunes filles disparaissant littéralement pour ne laisser voir que la version corrigée de la photo du disque originale, reflet plus juste du pouvoir de la publicité face au rock’n roll.



HELLO DOUBLE RAINBOW

janvier 2nd, 2011




Dans le classement YOUTUBE des vidéos les plus regardées en 2010 (hormis les clips des grands labels), en 6eme position apparait le « Yosemitebear Mountain Giant Double Rainbow 1-8-10″ (cf. ci-dessus)

Vu au jour d’aujourd’hui 23108825 de fois. la video la plus regardée  lors de sa mise en ligne en juillet dernier sur Youtube est le parangon de ces vidéos d’amateurs qui remportent une adhésion planétaire… mais pourquoi donc ? Parce qu’elle contient la graine du succès traquée par toutes les agences de conseils en communication tremblantes devant la concurrence du « consommacteur »: cette graine c’est la « communication émotionnelle », qui fait qu’un simple « message » (ici « Double Rainbow, oh! my God, it’s so intense! »)  véhiculé par une grosse dose « d’émotion » (et il y en a dans la vidéo du « double rainbow »: rire, pleure, extase!) devient la garantie de son succès. Ici, pas ds stratégie, ni plan de communication, mais de  l’ « intelligence émotionnelle » . (Celle là même que réclame Jacques Séguéla faisant du manageur de demain un « rebelle avec un énorme QE » (à retrouver dans la très bonne chronique de Julie Clarini « Les idées claires » sur FC)). Ayant reconnu une émotion commune, l’internaute procède par « gémellité » affective, il calque ses affects sur ceux de la vidéo, se reconnaît, et s’extasie (soit par le rire soit par les larmes) de cette image miroir. C’est l’effet « double rainbow », moi et moi!, peut importe le kitsch, la véracité ou la qualité de ce qui nous est raconté, seul le miroir compte.



Image 1: photo extraite de l’article Stéréoscopie sur Wikipedia
Image 2: Double Rainbow Guy « Bear » Vasquez on Jimmy Kimmel Live, Youtube.

La conséquence de cette reconnaissance et de cette adhésion, c’est l’effet ricochet, le quart d’heure de célébrité warholien pour son créateur et son effet viral (talk show, interview, citations à foison …) puis vient le « buzz créatif », la « rainbow connection »: j’en parle et si possible de façon créative: T shirt, cocktail, parodie, remix etc… labélisés double rainbow.


Image: « The Double Rainbow Cocktail » sur Alcademics.com

La suite: ouvrir une boutique en ligne et rentabiliser l’émotion et le narcissisme. Pour notre ours de Yosemite c’est chose faite avec www.doublerainbowstore.com. (T shirts, tongs, bracelets et même une application Iphone…)





On pourrait aussi lui conseiller d’ouvrir une agence de pub. Fred et Farid viennent justement d’ouvrir une nouvelle enseigne au nom programmatique « HELLO SUNSHINE » et dont la philosophie (« an agency that understands that optimism is what makes you popular ») s’accorde parfaitement avec l’effet double rainbow, Fred précise dans l’interview qui présente le nouveau projet ses ambitions « Une approche fraiche, nouvelle et tout… et attirante pour les clients ». Alors pourquoi pas « HELLO DOUBLE RAINBOW »? D’autant plus que dans la liste des cadeaux que l’agence a commandé au Père Noël il y a… « A magic rainbow over head projector ». Publicitaires, la solution pour vos problèmes en 2011… proposez à vos clients de laisser derrière eux la crise et de regarder vers un avenir atmosphérique et rieur bourré d’intelligence émotionelle. Bonne année!




Image 1: HELLO SUNSHINE – a letter to Santa. FF backstage
Image 2: HELLO SUNSHINE – philosophie.
Image 3: HELLO DOUBLE RAIBOW OH MY GOD, d’après Jonas Claesson

LA BEAUTE EN CONSERVE

novembre 8th, 2010


Image 1: Publicité Monoprix, Libération du 5 novembre 2010.
Image 2: Andy Warhol,  » Campbell’s Soup I »,  1968 et Piero Manzoni, « Merda d’artista », 1961.

Le Centre Pompidou est en toile de fond de la nouvelle campagne Monoprix. Pied de nez aux « marchandises culturelles » ? Dénonciation  du rôle « d’agent conservateur » de ces grosses institutions?  Ou plus probable, le supermarché urbain et tendance se paye une légitimité artistique en élevant sa nouvelle ligne graphique au rang des Beaux-Arts. Ses consommateurs érudits s’y retrouveront, ce sont eux qui ont les cartes laissez-passer et fidélité Beaubourg et Monop.

Le clin d’œil à la « soupe à la tomate » de Warhol est drôle, mais pourquoi donc aller jusqu’à décider dans les publicités qui accompagnent le lancement des nouveaux produits de ce qui est beau ou pas? N’est-ce pas une notion compliquée et ambigüe à définir  lorsqu’on aborde le champs des « Beaux-arts »? Les « merde d’artiste » de Manzoni ne risquent-elles pas de passer à la trappe dans la sélection du bon ou du mauvais goût selon Monoprix? Dans ce cas ce serait une amère défaite pour Manzoni et une victoire pour les conserves, lui qui avait décidé de réaliser cette série d’œuvres en réponse à son père, propriétaire d’une usine de conserves justement et qui l’accusait de faire de la merde.



Image 1: extraits des publicités Monoprix, Libération du 5 novembre 2010.
Image 2: Jean-Luc Moulène.  Produits : « Munitions, 18 février 1991″,  1991. Affiche sérigraphié, 300 x 400 cm. Frac Bourgogne.

A « voir »  le discours de Monoprix, on pense à cette œuvre extraite de la série des Produits de Moulène, réalisée au format publicitaire 4X3 m, et bien nommée « Munitions ».


Image 1: Sur-couverture Monoprix, Libération du 5 novembre 2010.
Image 2: Michel de Certeau  L’invention du quotidien – Arts de faire, Gallimard, 1980

Monoprix proclame en couverture publicitaire de Libé: « NON AU QUOTIDIEN QUOTIDIEN » qui dans une parfaite tautologie propose de réenchanter le quotidien par ses nouveaux packagings colorés. Mais ce que l’on souhaite demander aux deux protagonistes concernés, les publicitaires et les journalistes (Laurent Joffrin essaye bien de se justifier sur la page de une en trouvant dans le slogan un clin d’œil bienvenue au journal Quotidien) c’est bien, en reprenant Michel de Certeau, qu’est-ce que le lecteur du journal peut « fabriquer » avec ces jeux de mots philosophico-esthétique et ces associations ambigues  entre consommation et information? Lui qui a payé son journal serait en droit d’attendre un élément de réponse: qui parle sur la couverture, son journal ou son supermarché?

C’est peut-être « l’inconscient » du journal qui la trouve cette réponse sur la « fausse » couverture qui une fois repliée ne laisse du message publicitaire qu’un « collage » graphique très réussi, cadavre-exquis:

NON / LIBERATION / Remaniement / Vous avez dit bazar?

ART TRADERS (« We’ve got style »)

octobre 17th, 2010



Image 1: Staff stand in a meeting room at the Lehman Brothers offices in the financial district of Canary Wharf in London September 11, 2008. Lehman Brothers eventually filed for bankruptcy – the largest bankruptcy in U.S. history – and was delisted from the NYSE, and later liquidated. REUTERS/Kevin Coombs. BIGPICTURE, The Year 2008 in photography.

Image 2: Santiago Sierra, « Une ligne de 250cm tatouées sur six personnes rémunérées ». Espace Aglutinador, La Havane, Cuba. Décembre 1999



La vente de la collection d’art de la banque Lehman Brothers chez Sotheby’s et Christie’s  au cours du mois de septembre dernier  a déroulé la liste des artistes contemporains les plus en vue sur le marché et dont la côte se prête le mieux à la spéculation: stars internationales (Richard Prince, Gerhard Richter, Lucian Freud, Murakami…) dont les « Young British artists » (Hume, Hirst…) aujourd’hui vieux. Deux ans après sa banqueroute qui avait annoncé le début de la crise financière mondiale, la banque cherche à rembourser ses dettes et liquide sa collection. Les artistes seront-ils à la hauteur de la plus value attendue?

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